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Français et musulmans, un ouvrage pour déconstruire les clichés

14 décembre 2010 - Dernier ajout 15 décembre 2010

La photographe France Keyser et le politologue Vincent Geisser ont associé leurs vues pour commettre un livre sur les musulmans pratiquants de France, à mille lieues de la représentation caricaturale que véhiculent habituellement les sphères médiatiques et politiques. Dans Nous sommes Français et Musulmans, l’image parle, le texte donne à voir. Entre « l’intégrisme et l’islam rose bonbon », il y a un juste milieu. Celui de citoyens comme les autres.


 

Fanatisme ou exotisme. Voilà à quoi se cantonnent les « représentations de l’Autre musulman » dans la France contemporaine. France Keyser et Vincent Geisser ont choisi de dévoiler une troisième voix, celle de Français, musulmans, pratiquants, qui vivent leur foi sans que cette dernière n’entre en contradiction avec une citoyenneté et une vie sociale des plus ordinaires. De cette réflexion est né Nous sommes Français et musulmans, ouvrage paru aux éditions Autrement en mars dernier.
C’est en 2006 que l’idée de photographier ces Français musulmans de tous les jours germe dans l’esprit de France Keyser. Pour elle qui a parcouru l’orient – Iran, Afghanistan, Turquie, Caucase – au contact des « musulmans d’aujourd’hui » pour les plus grands newsmagazines, « il était temps qu’elle rencontre ceux qui vivent tranquillement dans son immeuble, dans sa rue, dans sa ville d’adoption, Marseille, ou un peu plus loin… », peut-on lire sur le site de Polka Galerie.
Elle commence à déclencher à la mi-2007. Vincent Geisser, sociologue et politologue spécialiste de la question interviendra dans la foulée, apportant d’abord sa connaissance du sujet et des personnes, puis concourrant finalement tout naturellement à l’écriture du livre. « Ce qui m’intéressait, c’était de travailler avec France, qui n’avait aucun préjugé, ni positif, ni négatif sur le sujet ».

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Photo tirée de l’ouvrage Nous sommes Français et musulmans. © France Keyser

De ce double regard, d’où émane une « convergence de vues », naît un ouvrage hybride. « Le photographe s’est fait sociologue et le sociologue photographe », résume le chercheur. L’objectif de ce travail photographique et d’écriture de longue haleine : « montrer d’autres réalités, loin des délires autour de la francité des musulmans », explique Vincent Geisser. Entre «  musulmans intégristes ou musulmans soi-disant image de l’intégration », les auteurs démontrent que « ces deux clichés ne renvoient pas à la majorité, qui peut se situer entre les deux ».

De débats en lois, des musulmans stigmatisés

Dès 2004, avec la loi sur l’interdiction du port de signes ostentatoires à l’école, France Keyser s’interroge : « la société dans laquelle je vis ne ressemble pas du tout à l’imaginaire autour de l’Islam, aux clichés sur les musulmans que l’on peut lire dans les journaux. J’ai une petite fille qui va à l’école avec des Adrien, des Abdelkader, des Etienne, des Mustapha, des Timothé,… C’est comme ça qu’est constitué notre pays aujourd’hui ». Depuis, les débats houleux sur le voile, la burqa, la polygamie présomptive, ont émaillé la vie politique et sociétale française, renforçant un peu plus les poncifs circulant sur la communauté musulmane, déjà bien ancrés, notamment depuis les attentats du 11 septembre 2001.

La « majorité silencieuse », on ne l’entend pas, on ne la voit pas, on n’en parle pas. La photographe décide alors de partir à sa rencontre, afin de connaître à travers ces musulmans pratiquants, leur religion, comment ils vivent, qui ils sont. « Trouver des portraits de musulmans qui reflètent une autre réalité ». Ayant affaire à une « population fragilisée », méfiante quant à l’image que l’on renvoie d’elle, France Keyser n’hésite pas à rencontrer les gens une fois, deux fois, jusqu’à les convaincre qu’il ne s’agit pas d’un « énième projet sur l’Islam, dans lequel les musulmans seront stigmatisés ». Élus de tous bords, gendarmes, sportifs, comédiens, fashionistas, francs-maçons, architectes, chanteurs, chercheurs… Ils sont Français ET musulmans. Musulmans ET Français.

Femmes voilées, dévoilées, une opposition factice

Hommes ou femmes, ils ont accepté d’être photographiés dans leur quotidien et de parler de leur croyance, de leur pratique de l’Islam ; tous les thèmes sont abordés, depuis la nourriture halal, jusqu’au Hadj, en passant par les prières collectives, les conversions, le travail, l’amour, la mode, l’argent. Des « citoyens anormalement normaux, aurait dit le chercheur Bruno Etienne », synthétise Vincent Geisser qui ajoute : « des Français comme les autres, avec leurs qualités et leurs défauts, avec les mêmes activités, les mêmes loisirs, les mêmes passions ». Parmi ces citoyens, France et Vincent on mis l’accent – « inconsciemment ou non » – sur les citoyennes.

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Photo tirée de l’ouvrage Nous sommes Français et musulmans. © France Keyser

Les femmes. Ce sont peut-être elles qui concentrent « le plus de fantasmes », observe Vincent Geisser. Une thématique « évidente » se dégageait, pour France Keyser qui les a côtoyées. Celles de musulmanes, voilées ou non, mais qui « vivaient leur Islam de manière sereine, pleinement engagées dans la société, pas du tout soumises ».
Vincent énonce : « on oppose souvent la femme voilée à celle qui ne l’est pas. Dans ce livre, on a voulu exposer que dans les trois quarts des problématiques habituellement rencontrées, il n’y a pas opposition ». Choisir de mettre en avant les femmes, relevait d’une volonté de « prendre à rebours les clichés les plus tenaces sur la communauté musulmane ».

Un sujet qui « gêne un peu » aux entournures

L’objectif n’apparaît « absolument pas idéologique » selon le sociologue. Il s’agit de permettre au lecteur « d’apprendre, d’avoir une vision nouvelle et apaisée » de cet Autre musulman, explique France Keyser. Elle a souhaité que ce livre offre une double lecture, visuelle et manuscrite et pour ce faire s’est attaché la collaboration de la journaliste Stéphanie Marteau, rompue à ces questions, avec qui elle a souvent travaillé. Ainsi, « il est facile de passer de l’image, des légendes qui donnent de l’information, au texte de Vincent, qui en tant que sociologue apporte son recul ».
Faire éditer le livre n’a pas été le plus compliqué : « j’ai établi un partenariat avec l’Atelier d’édition, qui avait en charge de trouver un éditeur ». Le choix des éditions Autrement, reconnues sur cette thématique, a paru logique. Et s’il est entendu qu’« entre l’intégrisme et l’Islam rose bonbon » il existe une autre conception possible – même si « la couverture du livre l’est, elle, rose bonbon », plaisante Vincent Geisser – le bel ouvrage n’a cependant eu que peu d’écho dans les média. Peut-être parce que «  le sujet gêne un tout petit peu » et que les auteurs n’ont pas souhaité « tomber dans le sensationnalisme », qui plaît tant aux journalistes.

Une exposition d’une quarantaine de photos extraites du travail de France Keyser tourne dans des magasins Fnac, un peu partout en France. Mais la photographe souhaite exposer dans des lieux « communs », ouverts au public. Et notamment à Marseille. L’appel aux institutions en charge de faire vivre la culture dans notre ville est lancé !

 

 

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