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L’émigration sicilienne en Tunisie : un récit émouvant au cœur de l’histoire

19 mars 2009

Les « Italiens de Tunisie » se sont donnés rendez vous lundi dernier à l’école d’Art d’Aix-en-Provence pour accueillir l’écrivain Michel Auguglioro, venu présenter son roman : « La Partenza ». Au cours de cette conférence teintée de nostalgie et d’émotion, les « amoureux du Bled » ont évoqué l’histoire peu connue de l’émigration sicilienne en Tunisie. Une rencontre intéressante organisée par l’association des Jumelages de l’AIAPA.


 

« Cela aurait pu être l’histoire de n’importe quel émigré » déclare l’auteur en préambule de la conférence. Une histoire familiale et romancée « qui pourrait être la mienne ». Cette saga d’une famille sicilienne en Tunisie s’inspire volontiers du vécu de ses grands parents, de leur départ de Trapani jusqu’en 1956 date à laquelle la Tunisie obtient son indépendance.

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Michel Auguglioro s’adressant à un auditoire attentif, composé de ses amis d’enfance

« La Partenza », « je l’ai écrit avec mes tripes » tient à préciser l’écrivain profondément attaché à cette terre qui l’a vu naître en 1937. Une terre qui a également vu naître ses parents issus de l’émigration italienne et française de la fin du XIXème siècle.
Devant un public majoritairement italo-tunisien, il évoque son enfance, « au bled » à Hajeb Laâyoun, son adolescence à Menzel Temime et ses premières années au collège Stephen Pichon de Bizerte. Un discours touchant et chargé d’émotion, montrant combien la Tunisie l’a profondément marqué.
Le premier tome est ponctué de riches anecdotes historiques issues de ses souvenirs mais également de ses travaux de recherches sur l’histoire tunisienne de ces émigrés à la fin du XIXème siècle. Une histoire « peu connue par la jeune génération tunisienne » regrette t’il.

Les récits ne sont pas essentiellement centrés sur Tunis, la capitale, et ont le mérite de nous faire voyager dans les régions reculées de la Tunisie où se sont noués des échanges et des liens fraternels jusque là jamais exposés et que l’auteur nous fait partager.

L’arrivée en masse des Siciliens à la fin du XIXème siècle

Ce récit romancé, « La Partenza », raconte l’histoire de l’émigration de paysans siciliens en 1881, même si cette présence italienne en Tunisie remonte « à beaucoup plus loin ». Les premiers Italiens à s’y installer seront les Génois qui occuperont l’île de Tabarka dés le XVIème siècle et seront suivis par les siciliens au XVIII siècle à La Goulette. Ce mouvement migratoire va s’intensifier une fois l’unification italienne achevée en 1870. Le nombre de siciliens à destination de Tunisie ne cesse alors de croître parce que les terres ne sont plus fertiles et peu cultivables. La misère les pousse à émigrer vers Tunis car les opportunités de travail sont nombreuses. Artisans, pêcheurs, mineurs s’y précipitent et y développent le commerce.
Les familles italiennes abandonnent même, un certain temps, l’idée de partir en Amérique, encore trop difficile à rallier. Ils optent donc pour La Goulette situé à dix kilomètres au nord-est de Tunis. « Ils arrivent en bateau et sont déchargés sur des barques » car à l’époque la rade ayant peu de fond, contraint les gros bateaux à jeter l’ancre à plusieurs kilomètres de la Gou-lette. « Il n’y avait pas de port tel que nous le connaissons aujourd’hui » précise Michel Auguglioro.
Au sein de la ville, les italiens deviennent majoritaires et changent considérablement sa physionomie. Essaiment des constructions, des commerces, des cafés, des habitations et le port de La Goulette.

Une intégration réussie
A leur arrivée, l’intégration se fait sans réelles difficultés. Ils sont alors au contact d’une communauté juive et maltaise importante. « Toutes les communautés étaient proches et vivaient en harmonie. Les processions étaient suivies par des chrétiens, des musulmans et des juifs. Un remarquable œcuménisme religieux ! » s’enthousiasme l’écrivain. Les communautés « se mélangeaient par l’intermédiaire des mariages mixtes. » Les différentes traditions animaient la ville et exposaient la Goulette comme « un lieu de métissage hors du commun ». Et c’est ce dont témoigne Michel Auguglioro dans ce roman. « Une vie que partageaient les Tunisiens, musulmans ou juifs, les Français, les Maltais et les Italiens ». Une cohabitation sereine et exemplaire.

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Michel Auguglioro est retraité et vit actuellement dans un petit village des Cévennes.

« La Tunisie sous l’occupation Française »

La France signe le 12 mai 1881, le traité de Bardo mettant ainsi fin aux visées coloniales de l’Italie. La Tunisie est désormais sous protectorat. Cela suscite une grande vague d’immigration italienne vers la Tunisie et cause certaines difficultés à la France. Les Italiens sont trop nombreux pour être assimilés. Certains considéraient même la Tunisie, comme étant une « colonie italienne administrée par la France ».
Une France qui a tout de même forcé le processus d’assimilation de cette population. Un besoin de main d’œuvre évident, mais « comme si les Tunisiens ne savaient pas travailler. A l’époque, quand j’étais en Tunisie, j’entendais toujours parler des Arabes pas des Tunisiens. Comme si on voulait effacer la nationalité Tunisienne » commente-t-il.

En 1920, le Destour est fondé. Ce parti politique a pour but de libérer la Tunisie du protectorat français. Il fait l’objet d’une scission en 1934 et devient le Néo-Destour. Le mouvement nationaliste est alors dirigé par de jeunes militants réunis autour d’Habib Bourguiba. « Un mouvement basé sur l’intelligence et la réflexion » souligne l’écrivain puis ajoute : « je pense sincèrement qu’Habib Bourguiba était un grand homme d’état et j’assume ».
On lui doit l’indépendance de la Tunisie, officialisée en 1956. Huit ans plus tard, en 1964 alors qu’il ordonne la saisie des terres agricoles possédées par des étrangers, les Italiens de Tunisie optent pour la nationalité française afin de bénéficier des mêmes avantages que les ressortissants français et prennent le chemin de l’exil. En France, ils vont s’ajouter aux Pieds-Noirs d’Algérie.

Des colons ?

Michel Auguglioro suscite alors la réflexion. Ce représentant de la troisième génération d’émigrés siciliens lance : « nous sommes des descendants de colons. Mais est ce que c’est dans le sens de colons d’aujourd’hui ? Mes grands-parents et mes parents étaient des gens humbles. Mon père est né dans un gourbi dans la région de Mateur, rien à voir avec l’image de colons que l’on veut bien nous donner aujourd’hui. Nous sommes des colons et en même temps des indigènes de Tunisie. Il faut assumer » insiste t’il.

L’auteur nous livre, à travers ce roman, un message de tolérance, de paix et d’amour fraternel entre « les colonisés et les colons » au XIXème siècle. Un récit qui offre une trêve et qui rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, l’intégration des étrangers se faisait naturellement, dans le respect et la fraternité. Un rappel bienvenu, à l’heure où la peur de l’étranger atteint son paroxysme.

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La second tome couvrira toute la première moitié du XXème siècle en Tunisie et sera disponible en septembre 2009 (Les éditions Cartaginoiseries)

Ce témoignage émouvant est aussi « un hommage rendu à tous ceux qui ont dû un jour quitté leur terre » et rappellera inlassablement, l’amour perpétuel que vouent les italiens à leur terre d’accueil.
Aujourd’hui, ce travail de mémoire est sollicité par la nouvelle génération qui découvrira à travers ce roman, l’aventure de tous ceux qui ont participé à cette époque peu connue de l’Histoire de la Tunisie.
« Désormais ce livre ne t’appartient plus. Il nous appartient » a dit un jeune étudiant Tunisien à Michel Auguglioro. Voilà qui est dit.

 



 

 

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