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La Marche pour l’égalité et contre le racisme, 30 ans déjà !

7 octobre 2013 - Dernier ajout 4 février 2014

Pour l’anniversaire de LA Marche, partie de Marseille le 15 octobre 1983, Med’in Marseille et l’agence IM’média publieront cet automne une série de reportages sur les initiatives de "remue-mémoire" en cours. Nous donnerons aussi à (re)lire ou à (re)voir des documents écrits ou audiovisuels rares, pour bien se remémorer le contexte de l’époque, dans toute sa complexité. En effet, cet événement majeur, qui a réuni près de 100 000 personnes le 3 décembre à Paris, n’est réductible ni à des oeuvres de fiction ni aux réécritures partielles ou intéressées de l’Histoire. Et il mérite mieux que des commémorations à l’emporte-pièce, au contenu approximatif et souvent anachronique, ou encore des comparaisons hâtives entre générations.
En introduction à cette série, nous vous présentons "Minguettes 1983, paix sociale ou pacification", une sorte d’OFNI, ou objet filmique non identifié, réalisé il y a 30 ans par l’agence IM’média. Ce film a été tourné au coeur des événements du printemps et de l’été 1983 dans la banlieue lyonnaise, à l’origine même de la Marche. Flashback.


 

A l’origine de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, la contre-offensive des Minguettes

A l’origine de la Marche, il y a les événements dans la ZUP des Minguettes, à Vénissieux (Rhône). Depuis l’été 1981, les affrontements entre les jeunes et la police dans les banlieues de l’est lyonnais, médiatisés à travers les fameux « rodéos » automobiles, prennent un tournant politique. En effet, la droite, encore sous le coup de sa déroute électorale de 1981, a décidé de relever la tête en attaquant le gouvernement « socialo-communiste » sur la question de l’immigration et de la sécurité.

Le 21 mars 1983, une bataille rangée entre policiers et habitants du quartier Monmousseau aux Minguettes (Vénissieux, banlieue de Lyon) fait la Une de la presse. Quelques jours plus tôt, au lendemain d’élections municipales marquées par un regain de surenchère raciste ou sécuritaire, le meurtrier d’Ahmed Bouteldja (tué le 28 septembre 1982 à Bron) avait été libéré, sa famille et les cités populaires de l’est lyonnais mises sous surveillance policière. Simultanément, les syndicats de policiers se lancent dans une virulente campagne publique, saisissent le pouvoir central et menacent le pouvoir d’« actes d’indiscipline », et exigent « la reprise des expulsions, des peines exemplaires pour les meneurs et leurs complices, des opérations systématiques de police avec de nombreux effectifs équipés de moyens pour le maintien de l’ordre », ainsi que « le quadrillage de la commune ».

Dans ce contexte d’extrême tension, onze jeunes lancent le 28 mars 1983 une “contre-offensive pacifique” : à la surprise générale, ils entament une grève de la faim dans la ZUP pour interpeller les pouvoirs publics sur une situation qui peut dégénérer à tout moment. Solidaires, les mères du quartier multiplient les initiatives (sit’in devant le commissariat, pétitions auprès de Matignon et des bailleurs HLM, etc.). Les grévistes fondent l’association SOS Avenir Minguettes, dont le jeune Toumi Djaïdja est nommé président.

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Le père Delorme et Toumi Djaïdja, photo inédite Agence IM’média

Ils formulent une série de revendications concernant la police ou la justice (arrêt de l’intimidation policière permanente et des poursuites judiciaires, création d’une commission d’enquête indépendante sur les « contentieux » avec certains policiers). Ils réclament également la participation des habitants à la réhabilitation de la ZUP (embauche sur le chantier, relogement des familles dites « lourdes » et accès des jeunes aux apparts, activités socio-éducatives...). Les pouvoirs publics acceptent la négociation, après la médiation active de Christian Delorme, connu comme “le curé des Minguettes”. Une délégation est même reçue à Matignon et à l’Elysée. Les jeunes ont le sentiment d’être enfin écoutés et compris, au grand dam de la presse de droite qui titre sur "les loubards à l’Elysée". Au bout de douze jours, la grève se termine par une fête dans la ZUP avec le groupe de rock lyonnais Carte de Séjour. Néanmoins, il est selon le gouvernement impossible de répondre favorablement aux demandes qui concernent le volet police-justice.


Sur le terrain, les incidents persistent. Début juin, à quelques jours de la destruction spectaculaire d’une première tour à Monmousseau, la police fait une descente brutale à la Cafet’ et arrête Kamel, un des grévistes de la faim. Dimanche 19 juin 1983, un policier tire sur Toumi Djaïdja, le blessant grièvement au ventre. C’est la consternation. Dès le 20 juin, démarre la campagne "On s’appelle tous Toumi Djaïdja", qui a pour objectif de rétablir la vérité des faits face à l’acharnement policier ou judiciaire et face à la complaisance de la plupart des médias.

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Pendant ce temps, éclate « l’été meurtrier » : Aux quatre coins de France, les crimes racistes ou sécuritaires se multiplient. L’émoi atteint son paroxysme avec la mort du petit Toufik, neuf ans, tué le 9 juillet d’un tir de 22 long rifle Cité des 4 000 à la Courneuve par un ouvrier rendu irascible par le bruit en ce soir de ramadan.

Sur son lit d’hôpital, Toumi Djaïdja se demande quoi faire pour sortir de l’isolement, de la haine réciproque et d’un engrenage meurtrier. Lors d’une discussion avec Christian Delorme et quelques amis proches, surgit alors l’idée de « s’adresser à la France entière par une grande Marche ». Début juillet à la MJC de Saint-Fons, le projet de la Marche est présenté conjointement avec celui d’un rassemblement national des mères des victimes des crimes racistes et des violences policières devant le ministère de la justice place Vendôme, à l’instar des Folles de la place de mai en Argentine. Le 23 juillet, convalescent et très amaigri,Toumi Djaïdja fait une apparition publique au Forum Justice qui se tient à la Maison du peuple de Vénissieux, en présence de familles et d’avocats. Puis le 10 août, le président de la république François Mitterrand effectue une visite surprise aux Minguettes. Il s’engage à recevoir les Marcheurs au terme de leur périple. Plus question alors de tergiverser.

La Marche démarre le 15 octobre 1983 à Marseille dans une indifférence médiatique quasi-générale, mais la mobilisation va gonfler au fil des étapes, et l’actualité se charge de rattraper la Marche. De nouveaux incidents impliquant des CRS éclatent aux Minguettes, "dans le dos des marcheurs". Et le 14 novembre, trois apprentis-légionnaires agressent violemment et défenestrent Habib Grimzi, un jeune touriste algérien, dans le train Bordeaux-Vintimille, devant des passagers passifs. Cet énième crime raciste va bouleverser l’opinion publique, et faire sortir les médias de leur réserve. L’interpellation morale de la société a aussi comme objectif de provoquer un examen de conscience du pays, un sursaut civique afin d’exorciser le syndrome de Dreux (lors d’une élection partielle en septembre 1983, une alliance entre le Front national et la droite républicaine l’emporte sur Françoise Gaspard, la maire socialiste sortante). Le front républicain, au-delà des clivages gauche-droite, est déjà en gestation.

"Rengainez, on arrive ! La chasse est fermée”, mot d’ordre imaginé par le collectif jeunes de Paris & banlieue, devient alors un cri de ralliement combinant gravité et énergie communicative de la jeunesse. A l’arrivée de la Marche sur Paris le 3 décembre, les jeunes et les familles défileront dans les rues de la capitale aux côtés des marcheurs avec les portraits des victimes des crimes racistes et sécuritaires, scandant à l’unisson « Egalité des droits, justice pour tous ». Place Montparnasse, Georgina Dufoix, surnommée “la maman des Beurs”, promet de nouvelles mesures contre les violences racistes et pour que les associations puissent désormais se constituer partie civile. Le président Mitterrand reçoit une délégation de marcheurs. Toumi plein d'espoir en sortant de l'Elysée. Il sera jeté en prison et battu quelques mois plus tard.
Sur le perron de l’Elysée, Toumi Djaïdja annonce la promesse d’une création prochaine de la carte unique de dix ans pour les étrangers, et « des mesures de principe pour que justice soit rendue aux jeunes victimes et à leur famille ». En outre, le développement social des quartiers est désormais érigé en “priorité nationale”.

L’instant de ce "happening beur" est à l’euphorie, collective et fusionnelle. Et l’espoir immense...

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Extrait de l’exposition Plan B de la Caravane de la Mémoire, initiée par AC le feu, qui fait étape samedi 12 octobre 2013 dans la banlieue lyonnaise, à l’épicerie solidaire et sociale, 25 bd Lénine, 69200 Vénissieux - de 16 h à 22 h. Le 17 octobre elle passera à Marseille, une renconre est prévue au centre social AGORA à Picon Busserine 13014 © agence IM’média / AC le feu

 

 

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