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Marseille face à son passé négrier

17 janvier 2011

L’historien Gilbert Buti tenait conférence jeudi aux Archives départementales. Le sujet retenu : « Marseille et la traite négrière », au siècle des Lumières. Ou pourquoi d’abord réticente au « commerce de bois d’ébène », la ville s’est jetée corps et âme dans l’infâme à la fin du XVIIIe siècle.


 

Marseille, port négrier ? C’est la question à laquelle entendait répondre Gilbert Buti, historien et professeur d’histoire moderne à la MMSH d’Aix-en-provence. Jeudi soir, dans l’amphi des Archives départementales, ce spécialiste des économies maritimes et des sociétés littorales en Méditerranée animait une conférence ayant pour thème « Marseille et la traite négrière ». Englobé dans un cycle de débats sur « Marseille la méditerranéenne. Rencontres, échanges, frontières » voulu par l’association Approche, Cultures et Territoires, le propos de Gilbert Buti devait expliquer pourquoi la Cité phocéenne, dans un premier temps en retrait de la traite triangulaire, a connu une accélération de ce commerce dans les dernières décennies du XVIIIe siècle.
A l’époque, la ville ne fait pas en effet figure de port incontournable de la traite. Elle arrive loin derrière Nantes, tournée elle vers l’Atlantique. Les armements de navires négriers restent sporadiques, jusqu’au début des années 1780. Un peu plus d’une centaine en un siècle, contre quasiment dix fois plus pour la ville des rives de la Loire.

Rares traces historiques

Consultant archives, registres, et même ex-voto, rassemblant une documentation et des sources « éclatées, diverses », Gilbert Buti a tenté de « remettre en place les pièces du puzzle ». Pourquoi Marseille a-t-elle montré si peu d’intérêt - avant que la situation ne revire - à ce « commerce honteux » ?

Voici quelques hypothèses, levées par l’historien :

- D’abord du fait de « conditions géographiques défavorables » ; Marseille est davantage tournée vers la Méditerranée et l’Océan Indien que vers l’Outre-Atlantique. Commerce avec l’Orient plutôt qu’avec les Amériques.

- Les « compétences locales », qui voudraient que les Marseillais soient de « piètres marins » ; et l’idée qu’il n’existerait pas d’« articles pour acheter du bois d’ébène ». Deux assertions que ne retient pas Gilbert Buti.

- Ensuite, ce qui paraît plus probable : ce désintérêt des négociants marseillais pour la traite trouverait ses sources dans des considérations « financières et économiques ». Le « retour sur investissement » d’une cargaison d’esclaves étant beaucoup plus long, demandant parfois plusieurs années, que pour d’autres chargements, les négociants marseillais craignent une immobilisation de capitaux trop lourde.

- Enfin, explique celui qui fût l’élève de Charles Carrière, les Marseillais présenteraient une « opposition de principe » à la traite, sorte de « mémoire de l’esclavitude », héritée après avoir tâté des « geôles barbaresques ».

Les appels du pied du pouvoir central seront sans effets. On dira de Marseille que « le commerce de Guinée n’ai guère du goût de cette ville ».

D’une relative indifférence à un intérêt accru

Effectivement plusieurs voix antiesclavagistes s’élèveront au cours du siècle pour dénoncer le commerce de vies humaines. Ainsi le juriste Balthazard-Marie Emérigon, qui déclare en 1773 : « L’homme n’est ni une chose, ni une marchandise propre à devenir la matière d’une assurance maritime. Dire que les esclaves sont des choses et des marchandises c’est se dégrader soi-même en dégradant la nature humaine ». Il réfutera ainsi la demande d’indemnisation d’un marchand qui venait de perdre son « fret ». En 1777, l’indignation d’André Liquier obtient le prix de l’Académie de Marseille, pourtant délivré par ses pairs. Le négociant avait déclaré : « Barbares que nous sommes ! Nous combinons de sang-froid l’achat et l’esclavage de nos semblables et nous osons parler encore d’humanité et de vertu ». Mais en vérité, la situation de ces parangons s’avère complexe. Ils sont bien souvent amenés à fréquenter et à faire affaire avec ceux-là qu’ils dénoncent.

C’est dans ce contexte que Marseille voit le rythme des armements de négriers subir une « accélération soudaine et brutale ». Ce que Gilbert Buti appelle le « boom du commerce circuiteux ». Le port « se glisse dans le commerce triangulaire ». Le muera même en « commerce quadrangulaire », incluant l’actuel Mozambique et les îles de France et de Bourbon dans le trafic. A partir de 1783 et pour une décénie, neuf navires seront armés en moyenne chaque année, contre un tous les trois ans avant 1780. Deux raisons à cela, selon l’historien, une nouvelles fois financières. Premièrement, les profits tirés du commerce avec le Levant se tarissaient ; deuxièmement, les Antilles « s’essoufflaient économiquement ». La traite sera donc une « activité de compensation », de substitution. L’attribution par l’Etat d’une « prime pour chaque Noir débarqué aux Amériques », semble en revanche une explication trop légère, puisque ces primes existaient avant le début de l’engouement des négociants pour la traite. A la fin du XVIIIe, les négociants sont au nombre de 750.

« Marseille et la traite, une réalité »

Le commerce se fait a priori au su de tous. Les équipages sont recrutés dans les villes des environs. La copropriété prévaut pour la quasi totalité des bateaux armés, et tous les propriétaires connaissent la destination de leurs bâtiments. « La pratique n’est pas confidentielle », assure l’universitaire. Difficile d’établir le rendement de telles expéditions « sulfureuses ». Elles paraissent lucratives, bien que des faillites aient été constatées.
Et surtout, il reste des hommes, des femmes. Une centaine d’Africains en Provence, dont la moitié à Marseille. Des esclaves, des domestiques ? On ne sait. On dénombre en tous cas des galériens, des nounous d’enfants... Certains vivent dans des baraquements près du port. En 1777 déjà, « l’Etat estimait qu’il y avait trop de « nègres », trop d’esclaves et voulait les renvoyer chez eux ».

Nul doute que « Marseille et la traite, c’est une réalité. L’appel des marchés à été plus fort que celui de la raison », conclut Gilbert Buti, appelant à un « devoir d’histoire ».

« Lieux de mémoire, mémoire des lieux »

En préambule de la conférence, le photographe Philippe Monges a projeté une vidéo, concentré de son exposition « Lieux de mémoire, mémoire des lieux ». Fruit de ses voyages à travers trois continents, à la recherche des traces du passé, les photographies présentées, toutes en noir et blanc, refont le trajet depuis les ports français fers de lance de la traite, jusqu’aux côtes de l’Ouest africain où étaient embarqués les esclaves, puis aux îles de la Caraïbe où les survivants étaient employés dans les plantations. On y voit Bordeaux, Nantes, le littoral ghanéen, l’île de Gorée, les Antilles... « C’est le rapport de l’histoire à la mémoire que j’ai essayé de retranscrire », dit-il. Les clichés ont été exposés à quinze reprises, du musée Schoelcher de Pointe-à-Pitre au Jardin du Luxembourg à Paris. Philippe Monges aimerait montrer son travail à Marseille, ce qui pourrait se faire d’ici quelques mois. Il pense prendre quelques clichés de sa rade. Point de départ de bâtiments négriers, il y a un peu plus de deux siècles.

 



 

 

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