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Ceija Stojka, peintre et écrivain, Rom, dans le cyclone de l’histoire

10 mars 2017 - Dernier ajout 13 mars 2017

Dans le cadre du Festival des Cultures Tziganes Latcho Divano, La Friche Belle de Mai présente la première exposition-monographie de la peintre Ceija Stojka, portée par la compagnie Lanicolacheur de Marseille et la Maison rouge de Paris. Née en Autriche, l’année où Hitler accède au pouvoir en Allemagne, l’artiste Rom, Ceija Stojka, a été victime, comme tout son peuple, de la déportation dans les camps d’extermination nazie. Quarante ans plus tard, pour contrer l’oubli, conjurer le sort et le déni, Ceija, va peindre et écrire sa vie et les horreurs des camps. Celle qui était considérée comme analphabète, va constituer, à partir des années 1990, un témoignage artistique pictural et littéraire, inédit et précieux, sur la condition faite au XXème siècle au peuple Romani. L’exposition est à voir à Marseille jusqu’au 16 avril 2017.


 

Les œuvres de Ceija Stojka, peintre et écrivaine Rom, sont des précieux témoignages de cet autre génocide du XXème siècle, souvent occulté, celui des Roms et Tziganes. Plus d’un demi-million de Tziganes ont été victimes de la politique d’extermination nazie, sans que l’on ait pu, encore aujourd’hui, recenser leur nombre exact. Un drame, mal connu, et surtout longtemps tu, par ceux qui l’ont vécu dans leur propre chair, à savoir les familles Roms, elles-mêmes. Née en 1933, la peintre naît dans une famille Rom, de l’ethnie Lovara-Roma. Sa famille sont des marchands de chevaux d’Europe Centrale, installés à Vienne. A l’âge de 9 ans, en mars 1943, elle est raflée et déportée, avec d’autres membres de sa famille. Elle survivra à trois camps de concentration, Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück et Bergen-Belsen.
Ceija Stojka aura attendu quarante ans, pour coucher sur la page les épreuves qu’elle a endurées.


Une exposition consacrée à son oeuvre, proposée par La maison Rouge, associée à la Compagnie marseillaise Lanicolacheur, se tient à la Friche Belle de Mai jusqu’en mai, et sera visible en février 2018 à Paris, à La Maison Rouge. L’évènement réunit soixante-quinze œuvres qui retracent l’histoire de Ceija Stojka. La plupart de ses créations sont saisies dans un style enfantin, cet art quasi « brut », et très fort émotionnellement, qui n’a rien à envier à un artiste comme Chagall, et dépeignent une réalité « figurée » par le prisme de l’enfance. L’exposition présente également des archives, photographies et carnets.

« Ce qu’ils ont vraiment fait avec nous, je ne peux pas te le raconter »


Une première partie, faite de dessins à l’encre, au fusain et de quelques tableaux revient sur la période « Vienne, la traque, la déportation », et restitue la vie de l’artiste à Vienne avec sa famille, avant 1943, il s’agit de représentations de sa famille cachée à Vienne. Puis vient le temps des « camps » (1943-1945), avec 200 œuvres. Visions d’horreurs, barbelés, miradors, cadavres, fumée des fours crématoires, bottes de SS, corbeaux, les yeux qui pleurent, des corps amoncelés. Dans les dessins de Ceija Stojka, le paysage est figé dans un désert de neige et d’arbres sans feuilles. Dans ses dessins, à l’encre noire, les coups de pinceaux noirs tournoient, le vol des corbeaux, les barbelés des camps, tout tourne, comme emporté dans le grand tourbillon de la mort.

L’enfer de la déportation, qu’elle décrit aussi dans son ouvrage, « Je rêve que je vis ? Libérée de Bergen-Belsen », dans une prose poétique, puisée dans le langage de l’enfant qu’elle était. « Les morts, c’était nos protecteurs et ils étaient humains. Des gens qu’on avait connus. Mais ceux qu’on n’avait pas connus, on disait aussi qu’ils étaient des nôtres. C’était les nôtres et on n’est pas seuls. On n’était pas seuls aussi parce qu’il y avait tellement d’âmes qui virevoltaient tout autour. » Une main rouge qui porte le tatouage des camps, s’élève dans le noir… « Les œuvres sombres »… Elle dépose également sur ses dessins des mots, ceux d’enfants et des ordres des gardiens des camps. « La vraie vérité, la peur, la misère, ce qu’ils ont vraiment fait avec nous, je ne peux pas te le raconter. Je ne peux pas te le transmettre », dira-t-elle.

Les œuvres claires, les arbres en fleurs

Enfin, la phase « Le retour à la vie », où les couleurs reviennent sur la palette, et où la vie au grand air est à nouveau fêtée. Ses toiles revisitent des paysages colorés, sublimés, comme autant de subtiles fragments d’un temps ancien, d’avant-guerre, où la famille Stojka, avec d’autres Roms, « vivait heureuse et libre en roulotte dans la campagne autrichienne ». Des toiles « claires » où la nature et les arbres en fleur accueillent les roulottes et les chevaux. Où, des décennies plus tard, les années 1960-1970, des tapis suspendus au-dessus de l’herbe côtoient les voitures de la famille. Sans oublier, les tournesols, fleur emblème des Tziganes.
Certains élément de son travail pictural peuvent évoquer celui d’une autre peintre française du début du siècle, également totalement atypique, Séraphine, dite de Senlis ; dont Yolande Moreau a immortalisée la vie dans un film éponyme de 2008.
« Même la mort a peur d’Auschwitz »
Après la déportation, la famille Stojka retournera vivre à Vienne. Ceija occultera un temps, le souvenir de l’horreur, cette partie d’elle-même, et se fera, entre autres, marchande de tapis. Mais en 1988, les mots la rattrapent et jaillissent du silence : « J’ai pris le stylo pour écrire, car j’avais besoin de m’ouvrir, de crier », explique- t-elle, lors d’une conférence au Musée juif de Vienne, en 2004. Son premier cahier du souvenir, elle l’écrira sans grammaire, ni ponctuation, en simple phonétique. Une journaliste et chercheuse autrichienne, Karine Berger, rencontrée en 1986, découvre ses écrits et saisie par la force émotionnelle du récit, les qualifiera d’« hallucinants ».

Elle aidera Ceija Stojka à mettre en forme ses textes. La benjamine de la famille, Ceija, sort, ainsi, presque sans prévenir, et à la surprise de son propre clan, son premier livre : « Nous vivons dans la clandestinité. Souvenirs d’une Rom-Tzigane », en 1988 à Vienne, souvenirs des camps, vus par une enfant. Or d’après les croyances et traditions Roms, le drame ne devait se transmettre que de bouche à oreille et surtout qu’entre Tziganes. Mais Ceija Stojka choisit de sortir de ce demi silence oppressant et malgré la tradition de porter cette mémoire à la connaissance, de tous, et surtout des non Roms (des Gadgis). Elle devient la première femme Rom, rescapée des camps de la mort, à témoigner à travers quatre livres, publiés en Autriche, entre 1988 et 2005. Elle sera, à partir des années 1990, une figure incontournable de la mémoire Rom et de la défense du peuple Rom en Autriche. Elle a reçu plusieurs distinctions, dont le Prix Bruno-Kreisky pour le livre politique en 1993.

En parallèle, comme pour remanier encore ses souvenirs atroces et mieux les expurger, elle prend les crayons et les pinceaux, et commence peu à peu à construire une œuvre picturale qu’elle poursuit, jusqu’à la fin de sa vie en 2013. Totalement autodidacte, elle peindra et dessinera sur papier, carton fin ou toile, plus de mille œuvres, dans son appartement de la Kaiserstrasse à Vienne, sous l’œil, indifférent de sa famille, qui ne voit là que gribouillage. Des œuvres sombres et des œuvres claires, comme elle les qualifiait elle-même. Malgré la notoriété de ses écrits, sa peinture reste dans l’ombre. Elle sort de l’oubli en 2013, grâce au travail d’une curatrice berlinoise et d’un critique d’art allemand Matthias Reichelt qui publie un livre ; « Même la mort a peur d’Auschwitz » rassemblant près de 500 reproductions de son travail.
« J’ai découvert les œuvres littéraires et picturales de Ceija Stojka dans le cadre des recherches artistiques que je mène depuis 4 ans autour de la littérature Rom. La force de ses peintures, les émotions qui s’en dégagent m’ont donné envie de lire ses livres », explique le metteur en scène, Xavier Marchand, de la compagnie marseillaise Lanicolacheur. « Le fait même qu’elle écrive en allemand, dans le pays qui a donné naissance à Jörg Haider et Adolf Hitler, est en soi une victoire symbolique sur le nazisme ». La compagnie décide de faire traduire et publier en français le texte « Je rêve que je vis ? Libérée de Bergen-Belsen ». Et le porte à la scène, en 2016.



Livres
- « Je rêve que je vis, libérée de Bergen Belsen », Traduction Sabine Macher en collaboration avec Xavier Marchand, éditions Isabelle Sauvage,Mars 2016
- « Träume ich, dass ich lebe ? Befreit aus Bergen-Belsen ». Vienne : Picus 2005.
- « Meine Wahl zu schreiben-ich kann es nicht / O fallo de isgiri-moi les tschschanaf :
Gedichte und Bilder ». Landeck : Emigan Yayınları Editions, 2003.
- « Les voyageuses de ce monde, la vie des Roms tsiganes », Vienne : Picus, 1992
- « Nous vivons dans la clandestinité. Les Souvenirs d’une Romni ». 1ère éd. Vienne : Picus 1988.

FILMS de Karin Berger
• Sous les planches l’herbe est vert clair, 2005
• Ceija Stojka, portrait d’une romni 2001
C’est grâce à la réalisatrice et documentariste autrichienne Karin Berger que Ceija Stojka a pu témoigner de son histoire, à travers ses livres qu’elle a aidé à publier et par les deux films qu’elle lui a consacrés.

« En France, c’est la compagnie théâtrale Lanicolacheur qui, alors qu’elle travaille sur la culture rom, découvre l’œuvre de Ceija Stojka. Elle décide de faire traduire et publier, Je rêve que je vis- libérée de Bergen-Belsen pour en donner des lectures publiques, puis de faire une exposition de ses œuvres plastiques. La maison rouge s’est associée à Lanicolacheur pour réaliser l’exposition à la Friche Belle de Mai-Marseille en 2017 et en 2018 à Paris, dans ses locaux du Boulevard de la Bastille. »

CEIJA STOJKA (1933-2013) une artiste rom dans le siècle
A la Friche Belle de mai–Marseille
du 11 mars au 16 avril 2017,
du mercredi au samedi de 11h à 19h, le dimanche de 12h 30 à 19h
Vernissage le vendredi 10 mars 2017
A la Maison rouge-Paris
du 23 février au 20 mai 2018

Lecture théâtrale "Je rêve que je vis ? Libérée de Bergen Belsen" de Ceija Stojka
Vendredi 31 mars 2017 à 18h45
Samedi 1er avril 2017 à 19h, suivie de la projection de Ceija Stojka, portrait d’une romni film de Karine Berger
Friche la Belle de Mai / Studio de Marseille objectif Danse

 



 

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