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Marseille, cité Air Bel : Chroniques du mépris ordinaire.

30 décembre 2017

La période des fêtes n’est pas forcément la plus propice à l’indignation ou à la révolte. Nos cœurs, nos esprits et bientôt nos estomacs demandent un répit, une pause dans l’accélération permanente de nos vies et de l’actualité. L’heure est aux illuminations, aux cadeaux, aux excès alimentaires. Et la construction de cet éden de la surconsommation
ne souffre aucune contrariété. Pendant cette « trêve » tout ce qui va mal autour de nous semble soudainement atténué, lointain et pour être honnête secondaire…


 

Pourtant ce texte n’est ni une ode à l’esprit de Noël, ni une critique féroce de cette « suspension » périodique des préoccupations. L’atmosphère est à la joie (feinte ou réelle ?), et nous nous devons encore une fois d’endosser le rôle du caillou dans la chaussure, des chafouins et des jamais contents. Pas par goût, ou par le biais d’un
tropisme pervers qui nous ferais constamment râler ou dénoncer des situations. Non la réalité est ailleurs, en tant que militants engagés dans les quartiers populaires lorsque des connaissances, des camarades, d’autres associatifs ou des habitants sollicitent notre soutien, nous nous attendons à tout…ou presque ! Nous pensons toujours que notre cuir est assez épais, que nous avons déjà vu beaucoup et que l’incurie des pouvoirs publics, des décideurs (petits ou grands) ne peut plus nous étonner et que ce mépris institutionnel, qui est devenu une constante structurelle de la relation établie avec les habitants des quartiers populaires, ne peut plus nous
surprendre ou nous déstabiliser.

Mais en réalité, c’est mal juger, le génie ou l’irresponsabilité des acteurs de ces milliers de situations ubuesques qui régissent le quotidien des habitants des Quartiers populaires. A chaque quartier, chaque cité, chaque « résidence » nous nous retrouvons face à un concours obscène de droits élémentaires bafoués, de misère organisée, d’interpellations citoyennes ignorées…et à chaque fois, nous avons en background cette crainte institutionnelle des QP et de leurs habitants qui ne seraient pas « aptes » au dialogue et à la concertation. Mais ces jolis mots contiennent en creux des définitions qui ne sont pas celles du dico : dialogue veut souvent dire monologue et concertation signifie plutôt instruction !

A Air Bel, cité populaire du 11ème arrondissement, les habitants, au-delà des inquiétudes que suscite la situation sanitaire du réseau d’eau chaude, sont révulsés par la lenteur des réactions, le manque d’informations et par cette impression gênante d’être pris pour une peuplade primitive qui craindrait une malédiction, un envoutement ou une antique superstition. Cette impression est palpable, dans le retour que nous font les habitants des réponses qu’ils/elles ont obtenues, toujours du bout des lèvres et avec la sensation de faire perdre le temps précieux de leurs interlocuteurs !

Pourtant, si inquiétude il y’a, elle est plus que légitime ! Après tout nous parlons de la mort d’un homme de 46 ans, père de famille. Nous parlons de personnes qui ont contractés des affections respiratoires, nous parlons de rapports d’analyses biologiques qui font état d’une concentration en Légionelles, à certains endroits du réseau d’eau, bien au-delà de la normale. Nous parlons aussi de mesurettes correctives qui consistent principalement en l’installation d’une station de chloration.

Mais nous parlons aussi et surtout d’un ensemble incohérent entre la communication de l’Etat, de la Ville, de l’ARS et des bailleurs. Les uns assurant qu’il s’agit d’une « psychose » et qu’aucune crainte n’est fondée. Les autres diffusant des notes aux habitants sur les mesures prophylactiques à prendre pour éviter une contamination ! Le tout dans une ambiance générale de stratégie d’évitement, de minimisation des
responsabilités des uns et des autres, la Mairie assurant qu’il s’agit d’un réseau privé ne la concernant pas et les bailleurs indiquant que les autorités sanitaires sont sur place et procèdent à des recherches… Une question nous taraude, s’il s’agit d’une psychose pourquoi faire intervenir des équipes sanitaires en combinaisons blanches et informer les habitants qu’il faut éviter les vapeurs d’eaux chaudes, nettoyer les
pommeaux et les robinets à la javel ou au vinaigre etc. S’il s’agit d’une simple psychose, une bonne thérapie de groupe n’aurait-elle pas suffit ???

La justice dira ce qu’il en est de la mort de Mr Haouache et nous ne doutons pas que la vérité sera faite, en temps et en heure !

Mais pour ce qui est des habitants de Air Bel, la menace plane toujours malgré la rencontre à l’initiative de Mme Le préfet à l’égalité des chances, en date du 29 novembre 2017.

Lors de cette rencontre la délégation des habitants de Air Bel a lourdement insistée sur le besoin vital d’informations, et a proposé aux interlocuteurs (Préfecture, Mairie, ARS et Bailleurs) qu’une réunion publique soit organisée dans les plus brefs délais pour faire retomber la pression qui monte dans ce quartier. La délégation avait aussi pour mandat d’insister sur l’urgence de la situation concernant les fuites d’eau, les
problèmes de condensation et d’humidité, l’eau qui sort du robinet imbuvable à cause de son odeur et de son goût fortement chloré. La délégation a aussi mis en avant la fatigue morale et physique des habitants de ce quartier qui voient aux infos du soir que le débat national se porte sur la lutte contre les petits marchands de sommeil et pour un habitat digne ! Ces mêmes habitants qui ne peuvent éviter de faire le rapprochement avec leurs propres conditions d’habitat et qui posent aujourd’hui cette question terrible qui est de savoir si les bailleurs à qui ils payent dûment leurs loyers et leurs charges ne font pas eux aussi partie desdits marchands de sommeil ? Mais pour l’heure, aucune réponse n’a été donné aux revendications portées par la délégation !

L’indifférence est en effet le pire des mépris, mais si un scandale sanitaire finit par éclater et si celui-ci est doublé d’une tentative d’enfouissement, toutes celles et ceux qui n’ont pas fait cet effort d’empathie qui doit nous maintenir dans notre humanité ; Celles là et ceux là auront à répondre en conscience et en responsabilité au crime de
non-assistance à population en souffrance !

De plus, la stratégie du mutisme n’est pas efficace, les habitants de Air Bel, les associations et les soutiens commencent à s’organiser. Et tous ensemble nous sommes déterminés à faire valoir nos droits et notre dignité ! Les habitants de Air Bel ne se satisferont pas de pis-aller comme les travaux sur le réseau annoncé pour le début 2018. Ces travaux ne sont pas un cadeau fait aux locataires, il ne s’agit que d’un rattrapage qui aurait dû avoir lieu bien avant que des gens ne meurent, ne se mettent à tousser, à avoir des troubles intestinaux, des éruptions cutanées en se lavant ! Les habitants de Air Bel ne se tairont pas avant qu’ils/elles ne soient respectés, entendus, dédommagés. Ils/elles ne se tairont pas avant que la vérité soit connue et que justice soit rendue !

En conséquence, le collectif des habitants de Air Bel comprenant L’Association des Locataires et l’Amicale des Locataires de Air Bel, les habitants de Air Bel et les soutiens au collectif demandent solennellement à l’Etat de mettre en place une commission d’enquête indépendante. Le collectif demande aussi aux participants de la réunion du 29 Novembre 2017 de se manifester expressément et de donner une réponse point par point aux demandes des habitants pour que la négociation puisse se poursuivre.

Par ailleurs et pour finir, le collectif annonce l’organisation d’une journée « Portes Ouvertes à Air Bel » qui se déroulera le Samedi 13 Janvier 2018 dans le quartier de 10H à 17H. Cette initiative a pour but d’inviter nos concitoyens marseillais à venir se rendre compte par eux-mêmes de ce que vivent les habitants d’Air Bel. Nous invitons aussi toutes les bonnes volontés qui ne supportent pas l’injustice et la relégation à se déplacer pour rencontrer les habitants de Air Bel. Nous invitons la société civile et les personnalités politiques dont les interventions pourraient être utiles aux habitants de ce quartier à se déplacer ce jour là. Nous en appelons aussi et surtout aux médias locaux, nationaux, privés et indépendants à venir témoigner que la misère et le mépris ne sont pas des concepts exotiques. Nous les invitons à venir interroger les habitants, à prendre des photos et à remettre des images sur ce que nous ne savons ni dire, ni écrire.

Marseille, le 21/12/2017

Bensaada Mohamed

Pour

L’Association des Locataires Air Bel.

L’Amicale des Locataires d’Air Bel.

Indecosa CGT – La Busserine/Picon.

L’Agence Populaire pour Le Développement des Quartiers

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illustration archives Med In Marseille, 2012, visite du ministre de la ville à Air Bel, interview de jeunes.

 

 

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