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Celui qui garde encore chez sa mère le poster de Juliette Binoche sur fond « Bleu » de Kieślowski et qui connait par cœur l’intégral de Jacques Tati est l’étoile montante du septième art finlandais. Son dernier film y a écrasé Harry Potter au box office et vient d’arracher toutes les distinctions à la cérémonie des awards finlandais : Meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario et prix du public. Il avait habitué le public aux drames avec « Beauty and the Bastard » (2005), « The home of Dark Butterflies » (2008) ou encore « Forbidden Fruits » (2009). Mais avancer, c’est se mettre au défi. « Une comédie est un outil puissant pour aborder des thèmes aussi noirs que le suicide, l’alcoolisme, l’amertume, la dépression. J’ai voulu faire un film que les jeunes hommes désœuvrés et un peu paumés, à l’image de Janne, le héros de l’histoire, iraient voir. Je voulais qu’ils puissent y trouver un écho, un message positif » explique le réalisateur.
Car en Finlande, le chômage et ses pendants -alcoolisme et suicide- sont loin d’être des mythes. Le système éducatif est certainement le meilleur au monde, mais la pression de la réussite est d’autant plus lourde à porter. Les ventes d’antidépresseurs n’ont jamais été aussi hautes, particulièrement chez les étudiants. Les journaux sont noircis de success stories, dans un système qui pousse à « devenir quelqu’un » pour exister. « Au moment du tournage en laponie, le gérant de la station d’essence locale s’est suicidé, ainsi qu’un ami d’un membre de l’équipe. Là-bas, le suicide tue plus que le trafic routier » lance le réalisateur, acide. En ligne de compte, le climat rigoureux, la nuit six mois par an, le manque de travail mais aussi des pertes de repères, des relations homme/femme bouleversées dans un pays qui change à grande vitesse.
Le film dépeint un couple en crise entre Inari, une jeune femme qui travaille et ramène l’argent et Janne, qui vit à son crochet et boit des bières avec ses potes cyniques et/ou dépressifs et/ou puceaux. En Finlande, la présidence et le premier ministère sont des postes occupés par des femmes, et les filles sont majoritaires sur les bancs de l’université. Mais les écarts de salaires à qualification égale sont encore de 15 à 30%. Les mentalités évoluent lentement et la société est encore par certains aspects patriarcale, comme l’explique Dome Karukoski : « Si les femmes prennent le pouvoir, certaines taches restent encore dévolues aux hommes : réparer la télé, acheter un décodeur, monter une étagère. Janne, qui glande sur son canapé, est symptomatique des jeunes hommes finlandais qui ne parviennent pas à être à la hauteur du rôle social qui leur est attribué. Il se défile par honte ou par peur de l’échec. Et ça me touche aussi. Quand je me suis installé avec ma copine, ça m’a pris deux ans et demi pour installer la bibliothèque ».
Aki Kaurismaki lui a un jour soufflé : « Un bon film c’est du divertissement. Un très bon film c’est du divertissement, mais avec message ». Le film est le road trip de Janne vers son graal-décodeur. Mais il est aussi plus largement l’odyssée de l’Homme finlandais qui part affronter ses ennemis symboliques : il doit se méfier de l’ex-petit ami qui a réussi, subir le mépris du beau-père, échapper aux attaques de russes richissimes, repousser les avances de sirènes suédoises. Le réalisateur aime parler de « comédie bicolore ». Avec un côté western spaghetti mais version congelée, le film révèle la complexité de chaque personnage, en fait des anti-héros et joue sur les paradoxes. La bande son y ajoute une atmosphère étrange, une folk irlandaise ambrée à l’arrière-goût de myrtilles du Nord, prenant systématiquement le contre-pied de l’ambiance visuelle.
Le réalisateur est amoureux de son pays. Newsweek ne semble pas s’y être trompé en le désignant « meilleur pays du monde » en août dernier. Mais l’amoureux reste critique. Politiquement, il s’inquiète particulièrement de la montée du parti nationaliste alors que les élections parlementaires du mois d’avril approchent à grands pas. Si la Suède voisine est confrontée depuis plus longtemps au phénomène d’immigration et à la montée des positions dures de fermeture des frontières, la question est relativement nouvelle pour la Finlande, qui n’a jusqu’aux années 90 été confrontée qu’à l’immigration estonienne et russe, limitée. Depuis une petite vingtaine d’année seulement, des migrants et réfugiés arrivent d’Afrique, spécifiquement de Somalie. « L’immigration est présentée par la majorité des partis comme un problème. Je pense à la société que je veux pour mes enfants, et je me dis que l’immigration est une richesse, à la fois économique et humaine. Mais la question centrale est celle de l’intégration. Comment la Finlande pourra accueillir de nouvelles populations sans perdre ses valeurs libérales ? Par exemple, la Burqa est un problème épineux. Beaucoup de finlandais seraient tentés de la faire interdire car, sortie d’un livre écrit par des hommes, elle semble restreindre les droits de la femme. Mais d’un autre côté, chacun doit pouvoir rester libre de porter ce que bon lui semble et d’exercer sa religion. Je n’ai pas la réponse. Mais certaines questions sont instrumentalisées et stigmatisent l’ensemble des immigrés dans le pays. »
Pas encore de film prévu sur l’immigration en Finlande, mais plusieurs scénarios sont en cours d’écriture. L’un sur le monde du mannequinat entre Paris et Tokyo, et l’autre justement autour de la rivalité finno-suédoise et plus généralement du rapport à l’Autre. Un film qui se déroulera de nouveau en Laponie. Pour ses aurores boréales, ses forêts, ses montagnes ? Le réalisateur sourit : « Pour la mentalité qui règne là-bas. L’idée que tout peut arriver, qu’il faut l’accepter et aller de l’avant. Si ton grand père tente de te poignarder alors que tu as 12 ans, il faut le comprendre, c’est qu’il a beaucoup de problèmes. Un lapon m’a expliqué ça dans une voiture, par -15°C, à la fin d’une soirée passée dans le bar du village. Leurs histoires sont d’une folie ordinaire ».
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