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10 Mai 2008, le premier pas d’une longue marche

Publié le 14 mai 2008, mise à jour le 15 mai 2008
par Gaël Assouma
Cette journée de samedi, à Marseille, comme dans de nombreuses villes de l’Hexagone, était à la commémoration. Bien que nombreux étaient ceux qui avaient pris la route des vacances, profitant du pont du 8 mai, d’autres avaient décidé d’en bâtir de symboliques entre l’Afrique, la France et ses DOM TOM, le passé et le présent, afin de maintenir vivante, en ce jour du 10 mai, la mémoire de l’esclavage et la douloureuse histoire de la traite. Une journée pas comme les autres dans la cite phocéenne, placée sous le signe de la dignité.

Après bien des péripéties et des tractations, elle commence enfin à prendre forme cette journée de commémoration ! Si tout n’est pas encore au point son organisation se rode et se perfectionne. Pour la première fois, à Marseille, le collectif CPPME, regroupant plus de trente associations de la région et aidé du préfet, a mis en place une journée spéciale où la mémoire était mise à l’honneur durant toute une après-midi.

Du recueillement, de la sensibilisation, de la musique

Tout commence ce samedi matin, loin des échos de la ville, sur un rond-point perdu à côté des Docks des Suds, le rond-point Victor Schoelcher, du nom du père de l’abolition de l’esclavage en France. Là, sont déposées les gerbes de fleurs et la présidente du collectif, Katia Prophète, prononce son discours. Si Nicolas Sarkozy était présent au jardin du Luxembourg à Paris, on notera, à Marseille, l’absence des élus qui ont préféré se faire représenter pour la cérémonie. « C’est déjà ça » relevait un participant. « Au moins cette année, ils ont tous envoyé quelqu’un ! ». Peu importe entre passerelle de l’autoroute, hangars et travaux, la première pierre commémorative est posée. La journée ne fait que commencer. À 14 heures, au cours Saint Louis, angle Canebière, la foule venue pour la marche silencieuse, se rassemble, certains vêtus de blanc comme l’avait demandé le collectif en signe d’unité, d’autre en tenue vestimentaire traditionnelle africaine ou antillaise, la plupart en habit de tous les jours. L’heure venue, le cortège s’ébranle, direction l’esplanade de l’Hôtel de Ville où a été dressée une estrade dont le fond de scène est fait de portraits « graffés ». Ouvrant le cortège, et présent toute l’après-midi, le roi Africain et sa femme Antillaise (couple symbolisant l’unité de l’Afrique et de sa diaspora) accompagnés de leur cour, rappelaient qu’avant la traite, existaient aux pays des Noirs, noblesse, culture et fierté. En fait de marche silencieuse, la procession, faisait régulièrement halte, laissant à un petit groupe de femme, le temps de danser tout en scandant en malinké : « Nous les femmes ! Plus jamais d’esclavagisme, plus jamais, jamais, jamais ! ». Si cette danse a déplu à quelques participants regrettant que l’on trouble l’aspect solennel du défilé, elle a eu l’avantage d’attirer l’attention des passants et touristes qui, nombreux, après s’être enquis de la nature de l’événement, ont rejoint le cortège.
Sur la scène, dressée sur l’esplanade de la mairie, se sont succédé jusqu’à 18h, lectures de textes, témoignages et poèmes, extraits d’ouvrages, joués, lus ou chantés aux rythmes des percussions béninoises, dirigées par Clément Akuesson. A ses côtés, son fils Adoté, et le musicien Seydou Dramé. Ils étaient accompagnés au berimbau, instrument afro-brésilien, par Sergio Othanazetra. L’organisation scénique avait été confiée à l’Afriki Djigui Theatri. Ce théâtre, œuvre de la comédienne Ivoirienne Naky Sy Savane, très impliqué dans la ville, présente, notamment, depuis l’année dernière, le festival du cinéma Africain à Marseille. Notons la présentation, en parallèle, sur les quais du port en contre-bas, de la Moringue, une danse de combat créée par les esclaves sur l’Île de la Réunion. Démonstration convaincante proposée par l’association « Moringue Do Fé » de Bouc-Bel-Air.
Très attentif, le public, bigarré, est resté concentré jusqu’à la fin, jugeant la journée, à l’instar de cette jeune retraitée marseillaise, « dense, mais riche et très instructive ». Comme le relevait Clément, le percussionniste, dont son association « Takita » fait partie du collectif, « les gens savent peu de choses sur cette période, on doit mettre l’accent sur la sensibilisation ». Ce qui a été chose faite. Les textes choisis, comme « Rosalie l’infâme » d’Evelyne Trouillot, rapportant à travers le suicide d’une captive et de son compagnon, le quotidien d’un navire négrier était des plus explicite. Mais la sensibilisation a parfois, aussi besoin d’être portée du côté des organisateurs. Dans un souci de réhabilitation de la noblesse africaine, Keletigui, conteur à l’Afriki Djigui theatri, affirmait à la tribune, que cette dernière, afin de protéger ses sujets, vendait en priorité les membres de sa famille. Si cet acte d’une grande générosité a pu exceptionnellement être relevé, il serait mal honnête d’en faire une généralité. Les royaumes de l’actuel Sénégal comme ceux du Bénin ont bâti des fortunes sur le commerce de la chair humaine. Si les actes d’une classe dirigeante n’engagent pas leurs sujets, qui en font les frais, faire l’impasse sur des données de cet ordre ne fait qu’entretenir une certaine confusion. Bien qu’il soit hors de question d’imputer la traite transatlantique aux seuls rois félons, nier leur engagement aux cotés des Européens, non seulement pervertit l’histoire mais n’aide en rien à en panser les plaies.

Des questions demeurent

Léopold Sédar Senghor, écrivait que le plus gros dommage infligé à l’Afrique par l’Europe n’était pas tant les meurtrissures de la chair, mais bien la dévalorisation et la négation de sa culture, le vol brutal de la condition d’être humain fait à ses habitants. De cet acte gravissime sont nés les préjugés raciaux et la place de citoyens de seconde zone trop souvent accordée aux Noirs de par le monde. Aujourd’hui encore les « gens de couleurs », comme l’ont montré différentes études en France, sont les plus exposés aux discriminations et à la pauvreté. Au pays des droits de l’Homme, ces questions et ce qui en découle restent tabou. Le déroulement de la journée met en évidence de grosses lacunes incombant aussi bien aux institutions qu’aux citoyens concernés par la mobilisation. Tout d’abord du côté officiel, il est regrettable qu’une célébration de ce type ne trouve qu’un si faible écho chez les hommes politiques. Saluons, la prise de parole de Monsieur Bourgat, adjoint au maire de Marseille et déjà présent les années précédentes. La présence d’officiels a fait cruellement défaut et l’on ne peut s’empêcher d’en relever comme un sentiment de désintéressement de la part des élus, un manque de considération vis-à-vis de l’histoire d’une bonne partie de nos concitoyens. Sentiment renforcé par la place accordée à la manifestation. La marche silencieuse ne méritait-elle pas d’emprunter la chaussée, comme l’avait souhaité le collectif, plutôt que les trottoirs de la Canebière ?
Enfin du côté des « commémorants », la faible mobilisation engendrée soulève quelques questions. Comme le souligne Christian Kane, représentant du CRAN dans la région, « trente-trois associations qui mobilisent si peu de monde…C’est à se demander si elles sont aussi représentatives qu’elle le disent ! » Cette faible participation ne cacherait-elle pas aussi une histoire encore mal digérée ? Beaucoup veulent l’oublier, d’autres refusent de se sentir concernés. « Il y a beaucoup de rancœur, ajoute ce militant, il existe encore un différent Afrique-Antilles. Mais organiser un événement comme celui-ci en mélangeant des associations Africaines et Antillaises est un événement en soi ». Il serait plus facile, pour beaucoup, d’avoir à faire à Une communauté Noire comme on peut le voir aux Etats-Unis d’Amérique, mais ce serait faire l’impasse sur l’extrême diversité de la population Noire et de son métissage en France. Le traitement différent qu’ont subi ceux des îles et ceux d’Afrique. Faire le lien entre toutes, nécessite de poursuivre plus loin le travail de sensibilisation historique, tout comme l’amélioration des conditions de vie d’une partie de la population dont le quotidien ne permet pas toujours de se pencher sur l’histoire.
Bien que réussie, cette journée de commémoration démontre qu’il reste du chemin à parcourir de part et d’autre. Le pas est lancé, la marche continue.

 

 

Danse pendant la marche « nous les femmes, l’esclavagisme plus jamais ! »

 

Chanteuse africaine à l’arrivée sur l’esplanade de l’Hôtel de Ville.

 

Extrait de « Rosalie l’infâme » d’Evelyne Trouillot.

 


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