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Il est à peine plus de huit heures, et le soleil n’offre déjà pas de répit. Les premiers Rroms quittent l’Unité d’Hébergement d’Urgence (UHU) de la Madrague pour aller travailler, ferrailler, chiffonner. Qu’importe la chaleur étouffante. Ils avaleront quelques dizaines de kilomètres de bitume encore aujourd’hui, sans avoir le temps de se soucier de demain. Demain, ils seront expulsés du territoire français.
Dans la cour quelques enfants jouent, ou écoutent de la musique. Les adultes dorment encore pour la plupart. D’un sommeil lourd, « presque comateux », commente Maxime Frache, directeur adjoint de l’Armée du Salut qui nous accueille à l’improviste sans s’en offusquer. « C’est comme s’ils récupéraient d’une opération ou d’un grand traumatisme » explique-t-il avec compassion, faisant référence aux mois d’errance forcée, aux expulsions répétées. Certains n’ont pas couché sur un matelas, dans des draps propres depuis des lustres.
Epuisés par cette traque sans fin, plus de la moitié des Rroms ayant trouvé refuge à la Madrague ont finalement accepté de faire l’objet d’une reconduite aux frontières. Soixante d’entre eux, pouvant prétendre à l’Aide au retour humanitaire (ARH), d’un montant variable allant de 100 à 300 euros prendront un vol charter jeudi en tout début d’après-midi. Direction Timisoara, en Roumanie. Constantin Kovaciu sera l’un des « reconduits ». Il nous présente sa « convocation au départ », résigné. L’OFII (Office français de l’immigration et de l’intégration) s’assurera de son acheminement jusqu’à l’aéroport de Marignane, selon la volonté gouvernementale réaffirmée il y a quelques jours par le ministre de l’Intérieur Claude Guéant, souhaitant voir le nombre d’expulsions en 2011 battre le record de l’année précédente.
« Désillusion »
Quelques familles, non éligibles à l’ARH, ont déjà pris le chemin de la Roumanie par autobus. C’est ce qu’entreprendront dans une poignée de jours les parents de Raoul et Samuel, adorables jumeaux. Vont-ils revenir ? « Non », murmure la maman en baissant la yeux, à bout de force et d’espoir. Maxime Frache entend cet abattement : « Pour beaucoup, c’est une désillusion énorme vis-à-vis de ce qu’ils pensaient trouver en territoire français ». S’il évoque sans confirmer, de source consulaire, l’existence de « filières de passeurs qui trompent les gens et les abandonnent une fois arrivés en France », le directeur adjoint de l’établissement d’hébergement d’urgence reste réaliste : « les Rroms, mais aussi les Serbes et Roumains que nous accueillons ont tous en commun la volonté farouche de fuir leur pays, la misère, leurs conditions de vie, de se mettre à l’abri ». Il espère leur offrir un peu de sécurité, la possibilité de prendre une douche « à n’importe quelle heure », de « manger équilibré ». D’ailleurs, malgré quelques tensions, la cohabitation à l’UHU s’est relativement bien déroulée, grâce à « un cadre strict, qu’ils ont tous très bien accepté ».
Concernant la quarantaine de Rroms n’ayant pas pris le parti de quitter le pays, Maxime Frache est catégorique : il est hors de question de « les remettre dans un squat. Ce ne sont pas des SDF, mais des migrants », qui contrairement à l’image d’Epinal qu’une majorité de la population en a n’ont pas fait de la vie dans la rue un choix. « Ils n’étaient pas nomades dans leur pays et avaient pour quelques-uns une activité. Ils sont en outre très attachés à un noyau familial et en demande d’un logement, d’un travail, de la scolarisation de leurs enfants ».
Rester, mais pas les bras croisés
Le jeune homme sait l’action du centre d’hébergement par définition limitée à l’urgence et reste tributaire de la volonté de la municipalité pour ce qui est de l’insertion. Il veut croire que « la mairie a un projet pour eux ». Et se dit « prêt à accompagner les Rroms sur une autre structure, quitte à détacher quelques salariés ». Seulement, élus et associations membres du collectif Rroms de Marseille n’ont « absolument aucune nouvelle de la mairie ». Christian Pellicani, conseiller municipal communiste qui avait participé à la réunion en mairie centrale lors de l’expulsion du campement de la Porte d’Aix est revenu à la charge concernant l’idée d’une table ronde évoquée alors par l’adjointe au maire en charge du Droit des sols et à la Protection des animaux ( !) Danielle Servant. Sans résultat. Jean-Paul Kopp, de Rencontres Tsiganes, justifie de ce fait l’initiative d’une nouvelle manifestation sur le quai d’honneur du Vieux-Port, jeudi à 11h : « on veut rappeler à la municipalité qu’ils ont fait une promesse concernant la tenue d’une table ronde et que désormais on exige un calendrier ». Il s’agit surtout de « ne pas laisser retomber la pression et que la mairie se dise "on a évacué le problème, il n’existe plus, il n’y a plus besoin de faire une table ronde" ».
La Madrague surmédiatisée, tous les autres oubliés...
L’acteur associatif s’insurge : « Ce qui se passe à l’UHU, c’est qu’on l’a transformé en centre de rétention ! On ne leur laisse pas le choix, on leur dit "maintenant, vous prenez un avion et vous rentrez chez vous". La plupart de ces familles-là, dans quelques semaines, seront revenues. C’est une politique complètement stupide ».
Une lettre ouverte*, signée par les différentes organisations partie prenante dans le collectif - Médecins du Monde, Fondation Abbé Pierre, Secours Catholique, Emmaüs, Pastorale des Migrants, Comité catholique contre la faim, Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen - vient tout juste d’être adressée au maire de Marseille Jean-Claude Gaudin et au préfet de région Hugues Parant. Contactée par nos soins, la mairie a indiqué que Michel Bourgat, adjoint au maire à la Lutte contre l’exclusion habituellement en charge du dossier était « absent jusqu’à la fin de la semaine » et que Mme Servant n’était « plus apte à répondre sur ce point ».
Après-demain, une audience sera de nouveau demandée au premier magistrat de la Ville, afin qu’une concertation entre les différentes collectivités soit « enfin concrètement mise en œuvre ». Car la situation - hautement « médiatisée et c’est tant mieux » selon Maxime Frache - de ce qu’il convient désormais de nommer les « Rroms de la Madrague » ne constitue que l’arbre qui cache une forêt de 1 500 âmes.
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