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Abasourdis. Sans domicile, pauvres, précaires, migrants et associations d’aide aux plus démunis le sont. Stupéfiés par l’arrêté anti-mendicité promulgué en toute discrétion vendredi dernier par la Ville de Marseille. D’autant que le voile a été levé, lundi en conseil municipal ; le 17 octobre, déclaré Journée mondiale du refus de la misère. Le 17 octobre, jour de commémoration du massacre d’Algériens à Paris, en 1961. Plus décontenançant encore, le double discours du maire, Jean-Claude Gaudin. Alors qu’il savait naturellement la décision actée depuis l’avant-week-end, ce dernier, répondant à une interpellation au sujet des Rroms depuis son fauteuil qui surplombe l’hémicycle communal, avait semblé vouloir jouer sur la corde sensible : « La deuxième ville de France, qui est une ville terre d’accueil, qui a 2600 ans d’existence, ne peut pas agir avec la brutalité de certaines villes socialistes ou de droite qui agissent dans ce domaine là en prenant notamment des arrêtés anti-mendicité. Nous avons une autre attitude… ».
On n’aura pas longtemps pleuré dans les chaumières. L’après-midi même, Caroline Pozmentier-Sportich, adjointe Sécurité du sénateur-maire, tenait précipitamment conférence de presse, afin d’officialiser la rumeur : il est désormais interdit « de se livrer à toute forme de sollicitation ou appel à la quête de nature à entraver la libre circulation des personnes, la commodité du passage des voies et espaces publics, l’accès aux immeubles riverains ou, de manière générale, à porter atteinte par ces comportements au bon ordre, à la tranquillité et à la sécurité publique » dans l’enceinte de frontières invisibles claustrant un centre-ville élargi, allant des abords de la Gare Saint-Charles jusqu’au Stade Vélodrome, en passant par les Catalans. Ici comme ailleurs on peut continuer de mourir de froid et de faim. Mais pas en tendant la main. C’est Coluche qui aurait apprécié.
Mendier pour manger payer
Pour marquer instantanément leur indignation, des associations emmenées par la représentation régionale de la Fondation Abbé Pierre et les communautés locales d’Emmaüs ont choisi d’organiser une « Séance de mendicité » sur le parvis de la mairie, ce jeudi à 11h30. Plus d’une centaine de personnes munies de petits récipients emplis de piécettes ou de casseroles fiévreusement martelées ont fait force bruit sous les fenêtres de Jean-Claude Gaudin. Et ont promis de recommencer tous les jeudis, jusqu’à ce que mort (de l’arrêté) s’en suive. A notre connaissance, aucun « mendiant solidaire » n’a pour l’heure écopé d’un PV forfaitaire. En revanche, « une personne s’est présentée mardi à la Fondation Abbé Pierre », arrêtée deux heures durant qu’elle avait été, pour cause de mendicité, s’est insurgé Fathi Bouaroua, le directeur de la Fondation Abbé Pierre en PACA. La LDH, qui n’en est plus à sa première plainte (une affaire similaire est en cours concernant la ville de Nogent-sur-Marne, où un arrêté prévoit de sanctionner toute personne explorant d’un peu trop près les poubelles), entend saisir le tribunal administratif de Marseille, afin de réclamer l’invalidation du texte.
Si le sénateur-maire UMP n’a pas esquissé de geste en direction des manifestants, c’est qu’il sortait à peine d’une entrevue, accordée depuis son bureau à Jean-Pierre Elkabbach pour Europe 1. Le démocrate-chrétien, au discours traditionnellement considéré comme humaniste, apparaît gêné aux entournures : « j’ai mis du temps d’ailleurs à prendre cet arrêté parce que ça ne me convenait pas tellement personnellement. Mais le préfet me dit que si je ne prends pas cet arrêté, il ne peut pas, lui, prendre un certain nombre de dispositions pour assurer la sécurité des Marseillaises et des Marseillais. Alors on ne peut pas me demander une chose et son contraire. On ne peut pas me demander et d’assurer la sécurité et de ne rien faire, de laisser aller. Par conséquent j’ai pris l’arrêté, et je l’assume ».
Les rouages des sondages
Et il n’est pas le seul à l’assumer. Lancé sur le site du quotidien marseillais La Provence, un sondage apparaît sans appel : à la minute précise où nous écrivons, à la question « Faut-il interdire la mendicité en centre-ville ? » (trop tard, c’est déjà fait, ndlr), 65 % des sondés répondent « oui, c’est une bonne mesure contre l’insécurité », tandis que seuls 30 % ont cliqué sur « Non, c’est condamner les pauvres à l’exil ». Les 5 % restant ne se prononcent pas. Un résultat symptomatique d’un malaise ? A moins tout simplement qu’il ne soit que le reflet du lectorat du journal, plutôt classé droite populaire (mais en définitive apparemment aisé)...
Un autre sondage est apparu dans la colonne de gauche du site de la municipalité Marseille.Fr. Pas pour tout le monde, puisque de nombreux internautes se sont plaints de ne voir qu’un interminable « Chargement en cours... » apparaître en lieu et place de la sacro-sainte question : « Etes-vous pour l’arrêté mendicité ? ». Interrogation qui s’est muée en milieu de journée en « Êtes-vous favorable à l’arrêté pris contre la mendicité agressive ? ». Le « Oui » qui avait refait son retard sur le « Non » hier, a de nouveau perdu du terrain en cette fin de journée. Vers 15h, les trois-quarts des votants avaient coché la négative.
Immigration = pauvreté = insécurité
Difficile de ne pas entrevoir de parallèle entre la prise de cet arrêté anti-mendicité et la politique menée depuis des mois au niveau national comme local en direction des Rroms d’Europe de l’Est. Car si, évidemment, les SDF sont clairement visés, les premiers se voient taxés d’une double peine : ils sont pauvres, ET étrangers. Empêchés de travailler, de revendre du métal sans justifier d’une domiciliation ou de la détention d’un compte bancaire, de s’adonner à l’activité de chiffonnier, et maintenant de faire la manche, les Rroms se retrouveront bientôt sans plus aucun moyen de subsistance.
Le « problème » incommode jusqu’au représentant de l’Etat (interrogé par Marsactu, le préfet délégué à l’Egalité des chances Raphaël Le Méhauté a préféré éluder).
Fathi Bouaroua s’inquiète lui de l’équation « Immigration = pauvreté = insécurité » qui se profile : « A vouloir combattre l’insécurité, on est train d’installer une insécurité sociale ».
De Nice à Madeleine, de Paris à Marseille, le résumé de tous les arrêtés anti-mendicité, anti-fouille de poubelle, et anti-tout un tas de choses se trouve dans Libé.
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