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15h. La salle polyvalente du centre social Lazare Garreau, flambant neuf, se remplit peu à peu. Une bonne quarantaine de personnes sont présentes. Des habitants du quartier, des journalistes locaux, des acteurs associatifs, et des étudiants de l’ESJ. L’école supérieure de journalisme de Lille réfléchit depuis de nombreuses années à la question du traitement médiatique des quartiers populaires. « Prépa diversité », école du blog à Bondy, sessions de formation sur le « reportage en banlieue » avec des journalistes tels que Luc Bronner du Monde, Elsa Vigoureux du Nouvelobs.com ou Aline Leclerc du Monde.fr. Ce site, financé par l’école et par la DRAC du Nord-Pas de Calais, est une nouvelle avancée dans la réflexion.
Une quinzaine d’étudiants (sur la centaine que compte l’école) se sont lancés volontairement dans l’aventure. Face au constat d’un traitement médiatique partiel, souvent axé sur le fait divers et basé sur des sources policières, ils ont décidé d’esquisser une pratique autre dans les quartiers populaires de la ville. A Lille Sud, Faubourg de Béthune et Fives, ils multiplient les reportages, les rencontres, pour donner à comprendre toute la complexité, toute la richesse des visages, des initiatives, des réflexions ayant cours sur ces territoires. Parfois non sans mal, car la méfiance y est souvent grande envers le monde médiatique. Sur le terrain, ils entendent la colère, la frustration, les critiques des habitants. Ils prennent conscience du travail qu’il y a à mener pour restaurer la confiance. Et pour cause. Certains reportages ont fait du mal. Salah Djebien, habitant du quartier, était présent pour rappeler son histoire rocambolesque : En 1994, dans « La marche du siècle », sur France 3, il était l’un des trois jeunes « beurs » lillois à qui l’on a rajouté une barbe à la palette graphique. D’abord utilisée sans retouche pour illustrer une émission sur la banlieue, la photo ressort trafiquée un an plus tard pour une émission sur l’intégrisme. « J’ai reçu tout de suite les excuses de l’émission, mais le mal était fait. Les images, la télé en particulier, ont un effet direct de vérité sur les gens ». Avec des conséquences dans la vie quotidienne, pour la recherche d’un emploi par exemple. Salah se souvient aussi, à la même période, d’une interview d’un journaliste qui lui demande, au bout de quelques minutes, de « parler comme un jeune de quartier ». Des épisodes douloureux qui l’ont meurtri mais qui ne l’empêchent pas de faire la part des choses et « de travailler avec les bons journalistes, même s’ils sont rares ». Sans aller jusqu’au bidonnage comme pour le cas de Salah, les pratiques médiatiques peuvent être à charge et déformantes. « Flics de Lille, pas de répit chez les chtis », reportage diffusé en septembre dernier sur TMC dans l’émission « 90 minutes enquête », a laissé une forte empreinte au quartier de Lille Sud. Une heure trente de vision anxiogène, caricaturale, déformée du quartier, décrit comme un enfer de la drogue, où chaque enfant de 10 ans est un guetteur potentiel. Lors du débat de samedi, des extraits du reportage ont été diffusés, pour rentrer au cœur du débat, pour y opposer la démarche alternative de « Lille en quartier » et dénoncer les amalgames et généralisations, d’un côté ou de l’autre de la caméra.
Ladji Réal, réalisateur de la contre-enquête sur le documentaire « la cité du mâle », diffusé en septembre 2010 sur Arte, était invité au débat. Il a expliqué sa démarche : après le documentaire d’Arte, choqué par la description à charge d’un « machisme de banlieue », il retourne sur place, à Vitry-sur-Seine, dans le quartier où a été tourné le documentaire, à la rencontre des habitants interrogés. Par une série de va et vient entre le documentaire d’origine et les commentaires des habitants a posteriori, il décrypte le processus de montage et ses choix idéologiques, les implicites de la voix off, la déformation des propos tenus. « Il est crucial de faire ce travail de déconstruction, d’analyse critique des médias. Il faut donner aux gens des clés de compréhension, pour qu’ils se rendent compte des enjeux idéologiques de tels produits médiatiques. Cela participe de la bataille contre les préjugés et la stigmatisation », a-t-il expliqué.
Les questions fusent. Pourquoi n’existe-t-il pas de comité d’éthique indépendant des médias, qui condamnerait les pratiques de bidonnage, de déformation à outrance ? Pourquoi si peu de journalistes issus des quartiers ? La question de l’accointance médias-politiques... Les échanges étaient parfois virulents, mais la simple présence des habitants et leur volonté de débattre était en soi une preuve des possibilités de dialogue et de construction collective. Trois habitants de Lille Sud ont d’ailleurs rejoint l’équipe de rédaction du site. Maxime Saraiva est l’un d’entre eux. Responsable de la page « jeunes » du journal paroissial Partages, il est aussi animateur au centre social. Il vient de créer l’association « Lille-Sud Tous citoyens », dans le but d’organiser les débats citoyens autour de thématiques politiques. S’il a fait le choix d’écrire sur le site, c’est d’abord pour faire bouger les mentalités : « Nous, habitants du quartier, on doit se réapproprier cet outil et faire émerger notre propre parole. Pour changer les représentations des gens sur le quartier et les habitants, il faut commencer par changer nos propres représentations. Notre parole est légitime, il faut la partager ». Majda Benali a elle aussi rejoint l’aventure. Elle habite Lille Sud et fait partie de l’association « Grandir ensemble », au centre social. « Au quotidien, je vois des jeunes pleins de potentiel, d’énergie. Je veux faire connaitre leurs parcours, les mettre en valeur. Ce quartier est plein de richesses. Ce site peut permettre de mieux les révéler, à l’extérieur comme à l’intérieur du quartier ».
Le débat s’est terminé avec l’intervention d’Axiom, rappeur et président de l’association Norside. Il a insisté sur l’importance de la déconstruction sémantique : « Les mots sont importants. En 2005, la presse anglophone a tout de suite parlé de « riots », terme qui a été repris par le gouvernement et traduit par « émeutes ». Les médias français l’ont repris en boucle, sans aucun esprit critique, sans aucun questionnement sur ses sous-entendus. Depuis 5 ans, je bataille, avec d’autres, pour que l’on parle de « révoltes urbaines ». Car qui dit révolte dit responsabilité de l’Etat, et aussi analyse des raisons de la colère. Il ne s’agissait pas de simples flambées spontanées de violence. Derrière, il y avait de réelles revendications politiques, même si elles ont été niées en bloc ». Idem pour le terme « violence urbaine », expression empruntée aux renseignements généraux. « Cela montre bien la perméabilité entre sphère policière et médiatique, la force d’imposition des concepts policiers ». L’expression « Jeunes de banlieue » s’inscrit dans la même logique. « Qui désigne-t-on par là ? Des jeunes hommes, arabo-musulmans, à casquette. C’est une terminologie raciste, non neutre. Pourquoi ne pas parler des habitants des quartiers populaires ? C’est un raccourci marketing dangereux qui évince la lecture en termes de classe sociale. Même inconsciemment, les mots sont porteurs de sens. Il faut s’en rendre compte et imposer un changement sémantique ». Axiom déplore un manque de formation à la thématique urbaine chez les journalistes. « Inégalités, racisme, exclusion, discrimination, il faut détailler chacun de ces mécanismes pour comprendre ce qui agite les quartiers populaires ». Il n’a pas exclu, lui non plus, de prendre la plume pour s’exprimer via ce site. « C’est un outil formidable. Ce n’est qu’en prenant la parole que l’on pourra bousculer les représentations. Exister c’est exister politiquement, comme disait Sayad. Emparons nous de cet espace pour faire émerger nos idées et créer un rapport de force ».
Le débat est fini, mais les réflexions sont amenées à se prolonger. Des conférences de rédaction seront délocalisées au centre social Lazare Garreau, ouvertes à tous les habitants interessés, à partir du mois de mars. Un colloque aura également lieu, jeudi 29 mars 2012. L’espace culture de l’Université de Lille 1 accueillera l’équipe d’Agoramiroirs pour la restitution de deux années d’enquête : « les habitants des quartiers parlent aux médias ». Sociologues, journalistes, travailleurs sociaux, habitants de quartiers échangeront autour du traitement médiatique des quartiers populaires. Le rendez-vous est pris.
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