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Marseille, quarante ans après les ratonnades de 1973, peu de leçons ont été tirées

Publié le 15 septembre 2012, mise à jour le 26 septembre 2012
par Sarah Lehaye
1973, qui a connu les crimes racistes qui ont déferlé sur Marseille ? Qui a entendu parler de cette montée de haine que les Algériens ont dû subir ? Qui honore aujourd’hui leur mémoire comme toute journée d’hommage à laquelle ont droit les victimes de faits tragiques ? Ne pas occulter l’histoire du passé, c’est avancer sur celle du présent. Si Marseille s’affiche aujourd’hui comme la « capitale de la culture », il y a quarante ans, les journaux titraient « capitale du racisme ». En 1973, la cité phocéenne a connu l’une des pires flambées de racisme qui a pu exister dans l’histoire de France au XXe siècle. Un racisme ciblé, l’Algérien, le mot de tous les maux. Salah Bariki, un français d’origine algérienne arrivé en 1962 dans les bidonvilles de la cité phocéenne, a accepté de raconter sa vision et son ressenti des années 70. A cette époque, il était d’ailleurs responsable de l’Amicale des jeunes Algériens, rue Saint-Jacques dans le 6e arrondissement.


Quand le racisme répond à la crise économique

Depuis 1962 et ce durant dix années (1962-1973), les flux migratoires n’ont cessé de s’intensifier, Marseille devenant un point de passage voir d’ancrage de l’immigration. Une population immigrée constituée d’une forte communauté maghrébine et notamment algérienne, ce depuis la décolonisation. Le brassage des populations qui s’y est développé sera d’ailleurs l’un des atouts de cette ville. 1972, c’est aussi la saturation des marchés économiques qui mettra fin, dès 1973, à la croissance des Trente Glorieuses. Une crise économique qui a suscité la crainte, le trouble et le repli d’une partie de l’opinion. Une crise économique qui a trop souvent été mise sur le compte de l’immigration. Salah a évoqué ce contexte particulier : «  c’était le début de la crise économique, l’arrivée de Giscard qui voulait renvoyer les Algériens chez eux, l’Algérie qui voulait récupérer ses immigrés, au moins en parole. C’était aussi un moment de transition très difficile répondant au mythe du retour : nos parents qui étaient arrivés dans les années 60 n’étaient toujours pas rentrés au pays ». D’ailleurs, la circulaire Marcellin-Fontanet1 tentant de limiter l’immigration a été mise en application la même année, en 1972. Depuis le début des années 70, il y a un développement du racisme qui s’est créé, notamment des nord-africains. Selon Gérard Noiriel, historien et directeur d’études à l’EHESS, ce racisme anti-algérien a surtout été alimenté «  par les nostalgiques de l’Algérie française ». Peut-on également entendre par là les membres de l’ex OAS (l’Organisation Armée Secrète) qui ont toujours gardé une main mise dans les milieux d’extrême droite ? C’est à l’été 1973 que les violences racistes vont connaître leur apogée notamment à Marseille. Le 25 août, sur la ligne de bus 72, un déséquilibré algérien, Salah Bougrine, a assassiné un traminot du nom d’Emile Gerlache. Ce fait divers allait embraser la ville et attiser la haine de l’Algérien. L’ambassade d’Algérie avait pourtant tenu à être limpide sur l’état de santé de l’homme informant qu’il était malade mental depuis 1969 mais pour l’opinion, c’est son origine et seulement cette notion qui a été retenue. L’acte d’un individu s’est propagé à toute une communauté. Pour l’historien Gérard Noiriel, ce n’était qu’un « prétexte ».

Le rédacteur en chef du quotidien des droites marseillaises Le Méridional, Gabriel Domenech, notamment connu pour ses éditoriaux anti-immigrés et anticommunistes avait titré, au lendemain du drame, son édito « Assez, assez, assez ! » d’où découlait le texte suivant, extrait :

« Bien sûr, on nous dira que l’assassin est fou, car il faut bien une explication, n’est-ce pas, pour satisfaire ceux qui refusent d’admettre que le racisme est arabe avant d’être européen. Et qu’il n’y a, finalement, de racisme européen que parce que l’on tolère, depuis trop longtemps, tous les abus du monde arabe… pour de basses raisons pétrolières […] Assez des voleurs algériens, assez des casseurs algériens, assez des fanfarons algériens, assez des trublions algériens, assez des syphilitiques algériens, assez des violeurs algériens, assez des proxénètes algériens, assez des fous algériens, assez des tueurs algériens. Nous en avons assez de cette immigration sauvage qui amène dans notre pays toute une racaille venue d’outre-Méditerranée […] parce que l’indépendance ne leur a apporté que la misère, contrairement à ce qu’on leur avait laissé espérer ».

Le Méridional, un quotidien de droite tendance extrême droite appartenait au maire de Marseille, Gaston Defferre, qui détenait également le journal de gauche, Le Provençal. En 1986, Gabriel Domenech est d’ailleurs devenu député FN. D’autres supports comme Minute et Faire Front ont également véhiculé cette image d’exclusion et de haine.

Campagne anti-immigrés clairement affichée

Cet écrit, partagé par une grande partie de la population, a résonné pour certains comme un appel à la ratonnade. La campagne anti-immigré tenue depuis quelques mois et qui avait échauffé les esprits, avait fait écho. Un Comité de défense des Marseillais s’était constitué au lendemain du drame afin « d’assurer la sécurité des Français » et avait appelé à manifester contre l’immigration sauvage, le 29 août, manifestation interdite par la Préfecture. Un Comité qui, domicilié à la même adresse que le mouvement fasciste « Ordre Nouveau », n’a sûrement pas calmé les ardeurs. Les déclarations racistes émanant de divers groupes politiques de droite se sont succédées. Du côté de l’Union des jeunes pour le progrès (UJP) des Bouches-du-Rhône, on a proposé d’ « éliminer la pègre nord-africaine et antifrançaise ». Les Comités de défense de la République (CDR), de mouvance gaulliste, ont quant à eux réclamé « la peine de mort pour l’assassin ». Pour contrebalancer ces appels à la haine et calmer les ardeurs, Mgr Etchegarray, archevêque de Marseille a fait une déclaration au journal de 20 heures, le 27 août, la veille des obsèques d’Emile Gerlache, appelant chacun à la raison : « profiter de ce drame horrible pour exciter le vieux démon du racisme ou de la xénophobie qui dort en chacun de nous, cela me paraît dangereux, mais surtout injuste ». Un appel au calme pas assez fort pour être entendu puisque une vague de violence s’est installée dans la cité phocéenne répondant notamment à l’intensification des propos xénophobes. Selon Gérard Noiriel, «  des appels à la ratonnade sont suivis par le mitraillage de plusieurs foyers Sonacotra et des bidonvilles ».

Salah ne se souvient pas de ces épisodes mais ce qu’il peut expliquer, « c’est qu’on a appris bien plus tard que la plupart des foyers Sonacotra était dirigée par des anciens paras et des gens de l’OAS ».

L’amalgame

Dans la nuit du 28 au 29 août, un Algérien, Lounès Ladj, est abattu à la sortie d’un café tandis qu’au même moment, un cocktail Molotov est jeté dans une entreprise de nettoyage, à la Ciotat, où travaillaient majoritairement des Algériens. Déjà mise à mal par les conflits sociaux liés aux conditions de travail et de logement, la communauté algérienne ne pouvait rester là, immobile, à subir ce tsunami d’actes racistes. Le 31 août, les travailleurs de la Ciotat sont entrés en grève pour dénoncer ces attentats xénophobes. C’est le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) qui a pris le relais de cette solidarité en lançant un appel à la grève générale contre le racisme, le 3 septembre. Un mouvement qui sera honoré par au moins 20.000 travailleurs de la région marseillaise et qui s’étendra aux départements. La marche funèbre, en hommage à Lounès Ladj, le 1er spetembre, a réuni des centaines de personnes. Un cortège funèbre a traversé la ville en sa mémoire.

La passivité politique

Si les actes racistes se sont essoufflés, les décisions politiques se sont enchaînées. Du côté de l’exécutif, on a décidé de changer des têtes un peu trop aimables et serviables, notamment celles du Pasteur suisse Perregaux de la Cimade et du frère Jean-Pierre Courtès. De l’autre côté de la méditerranée, le président Houari Boumédienne a décidé de suspendre l’émigration algérienne vers la France, dès le 20 septembre, Salah se souvient : « Boumédienne a dit clairement que les Algériens devaient rester chez eux même s’ils mangeaient de la pierre ». Une histoire de sécurité tout autant que de dignité et de symbole. Le président algérien a alors fait connaître son regret de voir l’inertie des pouvoirs publics et notamment de l’actuel président, Georges Pompidou, devant de tels actes. De même pour l’ambassadeur d’Algérie en France qui a dénoncé la complaisance de Gaston Defferre, alors maire de Marseille, et la passivité de la police. L’interruption de l’émigration a su calmer cette fièvre raciste qui avait envahi le sud de la France même si dans les faits confie Salah «  l’immigration ne s’est jamais arrêtée puisqu’il y a eu la possibilité du regroupement familial ». Mais le 14 décembre 1973, un acte d’une violence encore plus terrible que les évènements passés a fait remonter cette peur qui avait pourtant réussi à s’enfouir dans un petit coin de la mémoire. Un attentat a été conduit au consulat d’Algérie de Marseille, rue Dieudé. Le bilan : quatre morts et vingt blessés. Cette fois-ci, l’attentat a été revendiqué par le groupe Charles Martel dont les liens avec l’extrême droite et des anciens membres de l’OAS ne faisaient aucun doute. Ce groupe d’extrémistes n’a jamais été identifié et donc n’a jamais été puni mais il a continué à « revendiquer plusieurs attentats contre des intérêts algériens ou des organisations d’immigrés originaires du Maghreb, de mars 1973 à mars 1986, notamment à Marseille et à Paris » a indiqué Le Monde. «  Là on peut dire que les Algériens se sont réveillés » a glissé Salah. Au lendemain de ce nouveau drame, 3.000 personnes selon l’INA mais dix fois plus se souvient Salah se sont réunies place des Mobiles à Marseille pour manifester leur indignation : «  je me souviens, j’avais dans la main un mégaphone, je voyais des gens à l’infini ». Si des mouvements, comme le MTA et l’Amicale des Algériens, ont su mobiliser l’opinion publique pour déclencher des grèves qui se sont propagées sur tout le territoire national, le mutisme des partis de gauche a été déroutant. Le 31 décembre, l’ambassadeur d’Algérie en France avait recensé 50 Algériens tués et près de 300 blessés sur la seule année 1973, sur le sol français.



Les ambiguïtés du Gouvernement ont largement été mises en cause dans ces crimes racistes. De la circulaire Marcellin-Fontanet à la non-application de la loi anti-raciste Pleven en passant par l’approbation des discours et meetings de l’extrême droite sur un fond de passivité des forces de l’ordre, ce nouveau phénomène n’a pas su ou n’a pas voulu être géré. Trente années sont passées et selon l’historien Yvan Gastaut, « le racisme semble être un comportement toujours présent dans notre société. Sa flamme […] se rallume dès qu’un problème apparaît ». Dès le début, l’immigration a été la réponse à tous les problèmes d’ordre social, économique et politique mais jusqu’à quand cette spirale et cette méconnaissance vont-elles rester ancrées dans les mentalités ?

1. La circulaire Marcellin-Fontanet, du 23 février 1972 (mise en application en septembre 1972), adoptera des mesures strictes pour les étrangers. Elle limitera le nombre d’entrée des Algériens sur le territoire français et mettra fin à la régularisation de tout étranger entré sur le territoire sans autorisation de travail ni attestation de logement. Des mouvements de solidarité seront alors organisés. Elle sera donc assouplie par Georges Gorse, le nouveau ministre du Travail en mai et juin 1973.

A lire : Les Dossiers Noirs du Racisme dans le Midi de la France. Editions du Seuil.


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