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Pour un Marseillais, un voyage (par les airs) vers Madrid commence à l’aéroport de Marignane. Afin de rallier la plus haute capitale d’Europe (si, si, le guide le dit : elle culmine à près de 650 mètres au-dessus du niveau de la mer), deux terminaux, deux compagnies. C’est selon le budget. L’austère MP2 et son vol low-cost feront l’affaire. Fait incroyable, à l’atterrissage l’avion accuse vingt-cinq minutes d’avance. Petite pensée en direction des passagers ayant poireauté vingt-huit heures quelques jours auparavant, même terminal, même compagnie, en direction cette fois de Charleroi en Belgique. L’aéroport de Barajas s’impose, moderne, immense, fourmillant. Nous sommes le 18 août. Personne ne peut imaginer qu’il deviendra bientôt le théâtre d’une douloureuse catastrophe…
Les tentacules du métro madrilène, denses ramifications, ont subi un lifting. Jusque-là, Madrid tient largement la comparaison d’avec les autres grandes métropoles du continent. Aspirés par le dehors, le Parque del Buen Retiro, poumon vert d’une agglomération saturée de pollution aggravée par un soleil sans nuages, ouvre ses allées à perte de vue. Ici se confrontent les quartiers : le résidentiel Salamanca, le branché Chueca, le Passeo del Prado et ses musées, le Centro et son Histoire. Choc : hôtel chic, dans quartier chiquissime. Genre XVIe parisien, pour ceux qui visualisent. En mieux. Le prix du calme dans la tempête festive et auditive. Une somme raisonnable en fait.
A l’heure madrilène
Madrid, l’Espagne, sous le feu d’une dictature de fer, d’un général Franco facho ? Dont la chute ne fût précipitée, seulement trente ans en arrière, que par son délivrant décès ? Im-pen-sable. Enfin, pour qui n’a pas suffisamment potassé la chronologie des soubresauts ibériques (c’est le cas), ou n’était pas l’ombre d’une poussière quand le sombre personnage sang-suçait encore le pouvoir (c’est re-le cas). Recherche de stigmates. Dans l’urbanisme ; noms de rues, édifices. Les traces du franquisme s’effacent et sont effacées. Les résidus demeurent quasiment invisibles à l’œil nu du touriste.
Mais, stop ! Avant de soupirer devant le dramatique Guernica étudié démesurément, avant de courir les collections d’art des galeries de Thyssen, Reina Sofia, et autre Prado, avant de plonger dans la peinture flamande, religieuse, contemporaine, l’horloge interne se met à l’unisson du rythme madrilène. Pour chopper le truc, il suffit de tout décaler de trois heures ; lever tardif, déjeuner multiple tout juste picoré, sieste indolente sous une chaleur écrasante, balade oisive. La nuit déjà s’anime, bruyante, colorée, alcoolisée, fraîche. L’aurore finira par s’étirer, accompagnant les premiers bâillements. Mythe pour ainsi dire exotique contre réalité ténue.
La ville mute, se dépare de sa peau devenue trop petite pour en fourbir une nouvelle, sur mesure. Cité d’eau, cité d’art. Partout, le soucis de respecter une certaine unité architecturale. Tout à la fois rassurant et déroutant. Les buildings, pratiquement invariablement cantonnés à la périphérie, dévoilent leur étendue du point de vue du Palacio Real, à l’ouest de la ville. Peu de calle, d’avenida, peu d’artères échappent aux travaux de rénovation.
Il n’y a guère que dans le Lavapiès, agrégat de ruelles pentues déferlant vers la Puerta de Toledo et la gare d’Atocha, que les bulldozers se raréfient. Le quartier multiculturel de Madrid, fatalement « populaire », n’esquive pourtant pas les programmes immobiliers, tapis pour l’heure dans les limbes de ruines couvertes de tags. Au bas des immeubles, une voix crie un nom, bombardant sa mélodie à chatouiller les oreilles de sa cible, sis au dernier étage. Fichue fenêtre fermée. Il faudra crier encore, plus fort, entre deux fous rires. Que l’ami se reconnaisse enfin, et sorte sa tête !
Tierra dolorosa
D’autres cris parviennent, de colère cette fois. Une dispute éclate, profusion d’insultes qu’une femme d’âge mûr jette à l’attention d’un père presque peinard. Par terre, des carreaux brisés sur plusieurs mètres. De la faïence peut-être. Simple altercation de voisinage ; la police municipale – discrète mais omniprésente – intervient promptement.
Que la fête continue, musique entêtante et verres qui se buttent. Une farandole de tapas que l’on prolonge à Chueca et Malasaña, deux quartiers – le premier dit gay, le second un repaire d’artistes depuis le crépuscule du régime despotique – bordant au nord la Gran Via. Esprit de la Movida, es-tu là ? Période bénie d’entre toutes les périodes, durant laquelle la liberté créatrice des chantres de l’art péninsulaire n’avait d’égale que la ferveur fêtarde d’un peuple décompressé.
Madrid « tuante », disions-nous. En une si pieuse spiritualité. Eglises et cathédrales vrombissent de prières : les genoux ne sont pas nombreux mais s’appuient régulièrement aux prie-dieu, bancs de bois lisse ou de pierre.
Seau d’eaux glacées sur ambiance mucho caliente. Odieuse CNN, délivrant en flux tendu l’atrocité de l’information internationale, dans des hôtels à clientèle internationale. Cette fois, l’atrocité est nationale, locale même. Pas la guerre, une catastrophe aérienne. Choc dans un hôtel chic d’un quartier chiquissime. Dans la rue, personne ne semble encore au courant. Seules les sirènes hurlantes et les gyrophares, prédisant un funeste cortège, perturbent l’engourdissement qui digère l’après-midi. 154 morts.
Tout le monde aurait souhaité leur vie sauve, contre une prière, jusqu’à la plus impie. Epouvanté, figé, endolori, triste, compatissant, le souffle de tous veut se porter secours auprès des familles amputées. A froid, peut-être du fait de la proximité géographique. Faut-il toujours se dire qu’il y a pire ailleurs, qu’une échelle de Richter de la peine suffit à mesurer le chagrin ? Le roulis implacable de la vie reprendra. D’ici-là, la muse du flamenco gardera chevillé au corps un goût de dégoût.
Exutoire
Le retour, qui a pensé au retour ? Enregistrement fiévreux, embarquement tendu. L’œil n’ose pas se porter vers l’extérieur, sur les collines désertiques qui encerclent Barajas. Dernier linceul, dont la marque ne doit plus subsister trois jours après, des passagers morts d’avoir voyager. Nous ne sommes que des passagers. Et il faut bien rentrer. Vol low-cost, donc. Coûts « maîtrisés », incitations marketing, service néant. Du moment que l’on conserve nos corps et nos âmes, cela vaut « démocratisation » et mondialisation du tourisme massif. Atterrissage Far West, freinage tardif, virage frein à main. On se croirait dans un mauvais rallye. L’appareil de taille moyenne finit par ralentir tout à fait. Des applaudissements fusent chez quelques-uns, gratifiant le pilote, tandis que d’autres invectivent : « pourquoi applaudir un atterrissage raté ? Aucun respect pour les récentes victimes… » Des mains qui frappent l’une contre l’autre, sûrement en guise d’exutoire d’une peur, d’un stress vital.
Comment te dire, Marseille ? Contents de fouler fermement ton sol. Madrid est belle mais nous te sommes fidèles. Ah, au fait : le surlendemain du retour, un avion de notre fameuse compagnie pas chère faisait une chute de près de 8 000 mètres en l’espace de cinq minutes, suite à une dépressurisation. A Limoges, les passagers ont été débarqués sains et saufs.
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