
Actualités
Agenda
Des Livres
Egalité, diversité : Le débat
Humour
faut-il ou non des statistiques ethniques ?
Euro med
Europe
Archives : Année européenne 2008 du dialogue interculturel
Euroméditerranée
Humour
Marseille Provence, capitale européenne de la culture 2013
Les artistes
Les lieux
Portrait
Un marseillais à la rencontre de ses racines : l’Afrique
Représentation et représentativité dans les Médias
Représentativité en politique
Municipales 2008
Européennes 2009
Tribunes
Tribunes Gauches
Tribunes Droites
Tribunes officielles
Tribunes populaires
Expression de la vie associative
Expressions syndicales
Une Histoire, Cent Mémoires
Averroès à Marseille
Le choix du philosophe arabo-andalou cette année, pour accompagner les rendez-vous et débats pendant près d’un mois (du 16 octobre au 9 novembre) autour des « Rencontres d’Averroès », « sous le signe d’Averroès » justement, résonne en réalité comme un appel d’air.
Pour cette quinzième édition « un retour sur la figure d’Averroès s’imposait » ont expliqué les organisateurs des Rencontres.
L’heure se veut cette année à l’apaisement des tensions et au dialogue interculturel.
La venue d’Alain de Libera n’était donc pas un simple hasard. Revenir sur la pensée d’Averroès n’était pas aisé en ces temps où la polémique l’emporte volontiers sur la réflexion, où les peurs et les crispations tendent à nourrir la très populaire théorie du choc des civilisations. L’historien de la philosophie et vice-président de la Société internationale pour l’étude de la philosophie médiévale qui revient cette fois-ci à Marseille après avoir assisté à la toute première séance des Rencontres d’Averroès est décidé à barrer la route aux préjugés et aux spéculations historiques hasardeuses. Vaste programme, d’aucuns diront. Mais d’autant plus nécessaire et urgent, que la rigueur scientifique et la volonté d’un dialogue apaisé et intelligent entre les deux rives de la Méditerranée, le réclament.
Pourquoi revenir sur la figure emblématique du Cadi de Cordoue et grand Commentateur des œuvres d’Aristote dont on sait déjà le génie et l’immense apport scientifique, juridique, philosophique, théologique… à l’humanité dans son ensemble et à l’Europe, en particulier ?
D’Averroès à Abu’l Walid Muhammad ibn Rushd
Depuis quelques temps, Averroès n’est pas convoqué à la barre du savoir et au secours de la paix entre les cultures et les religions. Il est lui-même appelé au banc des accusés.
Bien que couronnée par un siècle de recherches chez les plus éminents spécialistes du Moyen-Age, sa pensée, sa philosophie, sont recalées à de simples pans de l’histoire de la Raison universelle et de l’Europe. En somme, un simple et insignifiant détail dans le grand livre du savoir. Toute proportion gardée, quel penseur ne le serait pas dans la somme incalculable du savoir humain accumulé depuis la nuit des temps ?
Il n’en reste pour simple évidence que, dans cette entreprise illimitée, dans ce flux et reflux de connaissances sans fin, seuls quelques noms demeurent. Est-ce une référence ? La référence ? Les hommes de génie ont en effet, cette drôle de tendance à laisser malgré eux leurs empreintes à travers les âges. Une singulière aptitude à créer des œuvres sur lesquelles, le temps bute et se casse les dents. Par l’œuvre, se donner l’immortalité et forcer le respect, n’est-ce pas suffisant comme point de repère ?
Visiblement, pas pour Sylvain Gouguenheim qui a entrepri de revoir de bout en bout l’idée d’une quelconque participation des penseurs arabo-musulmans, notamment Averroès, à l’élaboration du savoir universel ainsi qu’à la transmission du savoir grec à l’Europe moyenâgeuse. Son livre « Aristote au Mont Saint Michel : Les racines grecques de l’Europe chrétienne » soutient avec force détails la thèse farfelue d’un apport minime, voire inexistant des penseurs arabo-musulmans au savoir universel.
Aristote, un chrétien ?!
Paru cette année aux prestigieuses éditions du Seuil et allégrement encensé le 4 avril dernier dans la non moins sérieuse revue Le Monde des livres, sous la plume de Roger Paul Droit qui salut le courage exemplaire de l’historien pour avoir, par ce travail « précis, argumenté …remis l’histoire à l’heure… », le livre en question a également suscité la jubilation des blogueurs racistes et islamophobes. Sylvain Gougeunheim soutient également dans son livre que l’Occident chrétien doit la découverte et la transmission de la pensée grecque non pas aux penseurs musulmans mais aux chrétiens d’Orient. Ce qui a provoqué l’indignation de nombreux médiévistes. « Baston chez les médiévistes » titrait alors Rue 89 au moment de l’affaire pour relever en partie l’insolite levée de boucliers de nombreux spécialistes du Moyen-Age, de coutume reclus dans le silence monastique de leurs cloîtres universitaires. La belle affaire ! Mais, la mobilisation ne repose pas sur de simples divergences théoriques entre chercheurs traitant de la même période. Pour preuve, les collègues dénoncent les approximations historiques et les erreurs scientifiques de M. Gouguenheim. Et elles sont nombreuses : passer sous silence qu’au Moyen-Age, le nom d’Aristote désignait tout autant le texte du philosophe grec que celui d’Averroès, son commentateur. Ignorer que les penseurs musulmans n’ont pas seulement transmis la philosophie aristotélicienne mais l’ont réinventé. Mésestimer le rôle des penseurs de Cordoue dans la transmission de l’héritage grec et romain à l’Europe des Lumières. Prétendre que la pensée arabo-musulmane, bloquée par la Parole du Coran était incapable de rationaliser. Dénigrer la production en mathématique et en astronomie des arabo-musulmans entre le IXe et le XIIIe siècle. Confondre civilisation de l’Islam, religion musulmane et fondamentalisme musulman. Présenter comme inexploré le rôle joué par Jacques de Venise et les moines de l’Abbaye du Mont St Michel dans la traduction des textes du grec au latin alors que des recherches ont été menées sur le sujet. Surestimer le rôle de la civilisation byzantine. Se tromper lorsqu’il affirme que les Syriaques ont traduit l’Organon dans sa totalité. Faire du miracle grec le dépositaire de la Raison universelle et le souverain dans la hiérarchie des civilisations. Être aussi sans appel et sûr de lui dans ses affirmations alors qu’il méconnaît les langues grecque et arabe. Et la liste est encore longue… Mais à l’unanimité, on lui reproche de brader sa fonction d’historien au profit d’une idéologie nourrie par la peur et le repli sur soi.
Entre polémique et dialogue
Pour Alain de Libera, qui était sorti de sa réserve peu de temps après la parution du livre, et qui est revenu lors du lancement des Rencontres d’Averroès à Marseille, sur la polémique, les choses sont claires. Il s’agit ici d’« une forme de révisionnisme ». En occultant les apports arabo-musulmans dans la culture scientifique et philosophique européenne, on vise à établir la chrétienneté comme le seul fondement de l’Europe. Car selon Gouguenheim, « plus une culture est hellénisée, plus elle est européenne. Aussi, seul le christianisme peut se revendiquer du Logos grec. Et les chrétiens, les seuls à être hellénisés. Hellénisé équivaut ici à rationnel », explique Alain de Libera.
« On n’est pas loin ici de la thèse de Benoît XVI », continue-t-il, tout en citant le Pape : « l’héritage grec, purifié de façon critique, appartient à la foi chrétienne ».
En prenant des allures ecclésiastiques, la querelle a en réalité d’autres enjeux.
« J’y vois le croisement du politique et du religieux, appelé par la montée en puissance de la pieuse image des « racines »… ». Car commente-t-il non sans une pointe d’humour : « Vu dans la perspective de la translatio studiorum, l’hypothèse du Mont Saint Michel, « chaînon manquant dans l’histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin » hâtivement célébrée par l’islamophobie ordinaire, a autant d’importance que la réévaluation du rôle de l’authentique Mère Poulard dans l’histoire de l’omelette ».
Ainsi le lecteur est averti au passage, de la profondeur et de l’utilité scientifique de la thèse avancée par Sylvain Gouguenheim. Alain de Libera préfère parler quant à lui du phénomène d’« acculturation », propre à toute culture au sein desquelles circulent influences et savoirs, non sans conflits.
Et l’histoire de la culture européenne en ce sens, ne fait pas exception.
Confiant, il soutient que : « le dialogue reprend aujourd’hui grâce à différentes institutions nationales et internationales. Et parfois, il existe des villes comme Marseille permettant une appropriation réciproque ».
Concernant Averroès, il maintient :
« Averroès est l’une des grandes figures arabo-musulmanes de l’histoire de la Raison universelle. L’humanité dans son ensemble et l’Europe en particulier doivent une partie des problèmes, des thèses et des concepts, qui ont marqué en profondeur la philosophie, la théologie et les sciences de la nature du XIIIe au XVIIe siècle ».
Cela va sans dire. Mais, quant à la publication du livre de Sylvain Gouguenheim aux éditions du Seuil, n’aurait-elle pas pu être au préalable questionnée par le directeur de la Collection des Travaux chez le même éditeur, qu’est Alain de Libera ?
RSS -
Accès rédacteurs


