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« Le continent européen n’existe pas, c’est une construction intellectuelle, c’est le « cap avancé de l’Asie » explique Henri Oberdorff en introduction. La guerre froide et l’affrontement Est/Ouest matérialisé par le rideau de fer délimitait implicitement les frontières de la construction européenne. Puis, la disparition de l’URSS en 1991 a permis d’ouvrir les frontières de l’Est, un territoire immense. L’adhésion en nombre de nouveaux états membres en 2004 et en 2007 n’a toujours pas permis de délimiter des frontières. Aujourd’hui, la Croatie, la Turquie et même l’Islande sont officiellement candidates ; mais « jusqu’où doit aller l’élargissement ? ». Certes, il y a des limites. Pour pouvoir adhérer à l’Union Européenne, un Etat doit avoir une partie de son territoire en Europe pour être classé dans « l’Europe de la géographie » c’est-à-dire de l’Atlantique à l’Oural. « C’est pourquoi la candidature turque est reconnue valable même si une grande partie de son territoire est hors d’Europe » explique Jean Vergès. Par deux fois le Maroc s’est vu refusé l’examen de sa candidature car « c’est un pays situé en Afrique ». Par contre, la Russie pourrait candidater même si la majorité de son territoire est en Asie. L’Europe est donc un espace aux limites non figées d’autant plus, « qu’il n’y a pas de frontières géographiques visibles à l’Est. Les chevaux de Napoléon ont même pu se rendre jusqu’en Russie » souligne Henri Oberdorff pour qui l’Europe est un espace sans frontière intérieure. « L’Europe a été créée pour détruire les frontières. La libre circulation c’est ça qui fait l’Europe. Faut-il nous enclore nettement dans une frontière » interroge-il. Les autres critères à remplir pour pouvoir entrer dans l’Union ont été précisés par le Conseil européen de Copenhague en 1993. Il faut « respecter la démocratie et les droits de l’homme ; avoir une économie capable de subir la concurrence au sein du marché européen et être en mesure d’assumer toutes les obligations qu’entraîne l’adhésion ».
« Quel est notre projet de construction européenne ? »
Bon nombre de citoyens affirment qu’il faut d’abord définir un projet de construction européenne pour savoir où arrêter le processus d’élargissement car « la question du territoire et du projet vont ensemble ». Or, pour les deux universitaires le projet politique de l’UE s’est édulcoré, il n’est plus aussi fort qu’auparavant. Le rejet de la constitution par les Français lors du référendum en 2004 en est la preuve, ce qui laisse penser que « le projet politique n’est pas pour demain ». L’adhésion de la Turquie n’est donc pas un problème. « Ce pays ne saurait casser le projet politique européen puisque celui-ci l’est déjà ». Comme l’a déjà affirmé Michel Rocard, qui lui est pour l’adhésion de la Turquie en Europe.
La réelle question serait donc de définir le projet de construction européenne. « Nous voulons une « Europe-espace » ou une « Europe puissance » ? L’« Europe-espace », c’est une zone de paix et de prospérité : le commerce, le marché unique et les politiques communes nécessaires pour que ce marché fonctionne bien. L’« Europe-puissance » c’est l’idée que les Européens doivent peser de manière autonome dans les affaires du monde. Henri Oberdorff fait ainsi remarquer que « le processus d’élargissement n’est pas un problème pour l’« Europe-espace ». Avec l’élargissement, on a un plus vaste marché et une zone de paix encore plus grande. Ce qui n’est pas le cas pour l’« Europe-puissance » et c’est dans ce cas précis que l’adhésion de la Turquie peut poser problème. « Plus les États sont nombreux et différents, plus il est difficile d’agir ensemble vis-à-vis de l’extérieur (et plus particulièrement des Etats-Unis), car on tombe sur des problèmes de nature politique pour lesquels il est bien plus difficile de se mettre d’accord ». L’exemple le plus souvent cité est « la guerre en Irak ». L’Union européenne s’est retrouvée coupée en deux, avec d’un côté la France et l’Allemagne, et de l’autre la Grande Bretagne et l’Espagne.
Une place centrale dans l’Union méditerranéenne contre sa place en Europe ?
Au sens des traités, la Turquie est un pays européen. D’ailleurs, personne ne l’a contesté lorsqu’elle a adhéré, en 1949, au Conseil de l’Europe. Mais sa candidature pour intégrer l’Union reste toujours très controversée. En France, certains ne seraient pas contre l’adhésion de la Turquie « à partir du moment où elle reconnait le génocide arménien de 1915 » lance une femme dans l’assistance qui félicite la Turquie pour « l’effort de réconciliation qui est en train de se faire ». D’autres se positionnent sur le projet politique de l’UE. « Si le projet de l’Union Européenne c’est de faire du commerce, pourquoi ne pas faire entrer la Turquie ? » interroge un jeune homme. Jean Vergès pense au contraire, que l’adhésion de la Turquie, c’est un débat idéologique et quasi philosophique. D’autres mettent en avant la « situation géopolitique de la Turquie qui peut permettre à l’UE de développer une stratégie de puissance ».
Sous la présidence de Jacques Chirac, l’adhésion de la Turquie était jugée recevable contrairement à Nicolas Sarkozy qui affirme que ce pays n’est pas dans l’Europe. « Très pragmatique », le président de la République a fondé, en juillet 2008 lors de la présidence française de l’UE, une autre communauté, l’Union pour la Méditerranée (UPM). Une façon implicite de dire à la Turquie qu’elle n’avait pas sa place en Europe ? En tout cas, ce que laisse transparaitre l’un de ses discours de campagne en 2007 au cours duquel il avait mentionné ce pays comme « le pilier naturel de son projet méditerranéen ». Malgré cette position, la Turquie n’a guère apprécier « ce marchandage » et n’est pas prête à abandonner son envie d’entrer dans l’Union Européenne.
Aujourd’hui, les négociations sont totalement ouvertes et elles vont être très longues.
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