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« L’unité Culturelle de l’Afrique Noire »

Cheikh Anta Diop
Publié le 5 février 2008, mise à jour le 6 février 2008
par Gaël Assouma
En 1951, l’étudiant à la Sorbonne, venu du Sénégal, Anta Diop, rédige sa thèse de doctorat. Ne parvenant pas, au bout de six ans, a réunir un jury de professeurs pour sa soutenance, il la publie en 1957 sous l’intitulé : « L’unité Culturelle de l’Afrique Noire ». Sa sortie fait grand bruit. Un an plus tard, en 1960, il obtient enfin son prestigieux diplôme.

Après lecture et à la lumière de l’époque, quelques années après la guerre et peu avant le réveil des indépendances, on imagine bien l’effet de cet ouvrage, sa longue admission dans le monde professoral et scientifique, comme l’impact qu’il a eu sur ses contemporains africains. C’est bien d’une révolution et d’une révélation, pour certains, dont il s’agit. À une période où l’histoire était encore exclusivement écrite par les vainqueurs, comme le disait Jules César, et où les préjugés raciaux, vis-à-vis de l’Afrique faisaient office de dogme scientifique, (« Les nègres ont une intelligence héréditaire inférieure », dixit Sir Julian Sorell Huxley, premier secrétaire général de l’UNESCO…). Les termes de « sauvages » ou autres « sous-développés » communs en ce temps-là, le travail de Cheikh Anta Diop change la donne. Par un rigoureux travail scientifique d’historien formé dans une université d’élite, il est le premier à revoir les thèses alors en vigueur et à mettre à jour une histoire jusque-là méconnue, voire travestie...

Le continent noir alors « considéré comme sans passé » en révèle un des plus glorieux. Bien qu’encore contesté par certains aujourd’hui il démontre, preuves a l’appui, la filiation africaine, et non sémitique ou indo-européenne, des premières dynasties égyptiennes, ainsi que la couleur noire des pharaons. Il met en exergue la place d’élèves qu’ont eu les Crétois et les premiers Grecs vis à vis de la civilisation égyptienne, alors au sommet, dans cette partie du globe.

De plus l’auteur choisit un angle bien particulier pour développer sa thèse. Il met en relation et étudie la structure familiale africaine et indo-européenne, basée respectivement sur le matriarcat et le patriarcat. Deux conceptions de société radicalement différentes. Dans la première, typique des sociétés sédentaires et agricoles, la femme tient un rôle prépondérant et une égalité des sexes y est observée. À l’inverse, dans celle qualifiée de patriarcale, dévolue aux sociétés nomades, l’homme détient tous les pouvoirs et la femme s’y subordonne. Dans ce domaine, la place et la lutte des femmes pour leur émancipation sous nos latitudes, prend tout son sens à la lecture de l’ouvrage. Il éclaire de manière inédite comment l’inégalité des sexes s’est instaurée en Europe. Notamment sur les rives de la Méditerranée, zone de confluence qui a vu naître la Grèce antique et l’empire romain dont découlent nos sociétés modernes. Le choc des cultures n’a pas été un vain mot et la lecture que fait l’auteur des tragédies Grecques notamment « l’Orestie d’Echille » est édifiante. Elle illustre pour lui, la lutte du patriarcat, amené par les conquérants nomades sur le matriarcat, alors en vigueur dans la région. Oreste est poursuivi par les furies, déesses de l’ancien temps pour un crime à leurs yeux impardonnable, celui de sa mère. Le héros se justifie en l’accusant d’un bien pire, celui de son époux, l’homme. Il revient à Athéna, divinité nouvellement créée et enfantée d’un père, Zeus, de trancher. Reconnaissant « la supériorité du sexe viril en toute chose », elle absout le jeune homme, enterre définitivement les déités féminines et installe le patriarcat.

Tout au long de son analyse, Cheikh Anta Diop nous invite à se pencher sur l’histoire de ce qui est devenu les spécificités de l’Europe et de l’Afrique. Au vu du traitement qu’a subi cette dernière ces cinq derniers siècles, on ne peut décemment pas reprocher à l’auteur, malgré une impartialité affichée, de parfois mettre en avant les qualités humaines de ce continent. Cependant la lumière nouvelle qu’il jette sur notre passé est propre à nourrir notre esprit critique et nous donne des éléments nouveaux qui permettent de mieux saisir certains travers de nos sociétés modernes, comme la xénophobie ambiante et le patriotisme exacerbé de certaines nations aussi puissantes que belligérantes.
Si l’œuvre de ce grand chercheur est aussi peu méconnue aujourd’hui et essuie toujours un vent de critiques septiques, on ne peut s’empêcher d’y voir le fait d’une pensée nouvelle bousculant des idées établies et forçant une communauté dominante à se faire une autocritique constructive.
Pour reprendre les mots de l’écrivain italien, Italo Calvino, « Pourquoi lire les classiques » ? A l’heure de l’Europe et de la mondialisation, on pourra y répondre en citant l’auteur africain de cette thèse, qui ouvrit les portes du renouveau de la conscience noire et de la négritude. « Seule une véritable connaissance du passé peut entretenir dans la conscience le sentiment d’une continuité historique, indispensable à la construction d’un état supranational (…). Il n’est pas indifférent pour un peuple de se livrer à une telle investigation (…), car ce faisant, il s’aperçoit de ce qui est solide et valable dans ses propres structures culturelles et sociales, dans sa pensée en général (…). Il peut maintenant se définir de façon positive à partir de critères indigènes et non imaginaires ».
L’œuvre de Cheikh Anta Diop, en commençant par L’Unité Culturelle de l’Afrique Noire nous aide assurément à changer notre regard sur le monde et travailler à ce que « l’Histoire » ne se répète pas en offrant à l’étude un regard qui, jusque-là, n’avait pas le droit de citer, celui du « vaincu ». Si l’auteur est aujourd’hui décédé (il a disparu le 7 février 1986), son travail, malgré les critiques, reste un outil de choix pour aborder les tumultes de notre actualité.

L’Unite Culturelle de l’Afrique Noire, Cheikh Anta Diop, éditions Presence Africaine, première édition 1959.


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