• Accueil >
  • Actualités >
  • Saïd du Ministère des Affaires Populaires : « On a le droit de ne pas aimer la France »


Qui sommes nous ?

Nous Contacter

Saïd du Ministère des Affaires Populaires : « On a le droit de ne pas aimer la France »

Publié le 31 mai 2010
par Henda Bouhalli
C’est en réaction au débat sur l’identité nationale qu’un rap au titre provocateur : « Nique la France. Devoir d’insolence » est sorti au mois d’avril dernier. A l’origine du projet « Zone d’expression populaire » (ZEP), il y a Saïd du groupe lillois engagé et révolutionnaire « Ministère des Affaires Populaires », accompagné par Alee. L’ouvrage du même titre réunissant un album photo accompagné de texte du sociologue Saïd Bouamama dénonce « cette France paternaliste aux discours racistes ». Accompagné d’un album musical de 12 titres, cet ouvrage a suscité de nombreuses critiques, polémiques et interrogations à l’égard de la « ZEP » qui « prône l’insolence et l’irrévérence ». Présent à Aix-en-Provence pour un concert de soutien à la marche des sans-papiers, nous avons pu rencontrer le rappeur Saïd qui a bien voulu nous accorder en exclusivité une interview.

JPG - 92.2 ko

Comment est né ce projet « Zone d’expression Populaire » ?

C’est un projet qui s’est monté un peu dans l’urgence. Il n’était pas question qu’on monte ce projet mais on était en plein débat sur l’identité nationale. C’est un débat qu’on a subi. On a été des objets « parlés » et pas des « parlants ». Il est vrai qu’un moment on s’est dit : « où est notre place dans ce débat là. Est-ce ce que ce monde, cette société, cette France appartiennent qu’aux blancs qui nous regardent avec hauteur et qui parlent de nous ? Est-ce que nous, minorités noires, arabes, musulmanes stigmatisées avons droit de cité ? Est-ce qu’on a droit à la parole ? Est-ce qu’on a des espaces à nous ? Evidemment on s’est rendu compte que dans les médias de masse, les micros ne nous sont pas ouverts. On a donc pas eu le choix de créer nos propres espaces, c’est pour cela qu’on a crée une maison d’édition qui s’appelle Darna Edition. On s’est dit : « désormais on ne demande l’autorisation à personne et personne a le droit de censurer ce qu’on a envie d’écrire. Avec le sociologue Saïd Bouamama, on a donc eu l’idée de travailler sur cette maison d’édition. Le premier projet de la maison d’édition, c’est un album photo accompagné de textes de Saïd Bouamama et un album musical ZEP que j’ai fait dans l’urgence au mois de janvier dernier. Tout est dans le même bouquin et c’est distribué en librairie. Cela s’appelle « Nique la France. Devoir d’insolence ».

Le titre « Nique la France » a choqué un grand nombre de citoyens français. Quel est le message que vous avez souhaité faire passer à travers ce titre provocateur ?

Ce qui est choquant ce n’est pas l’expression « Nique la France ». Ce qui est choquant c’est qu’il y ait des gens qui le disent. Finalement il faut analyser les causes. Quelles sont les causes qui amènent des gens à dire « Nique la France » ? Ça veut dire quoi « nique la France » ? Ça veut dire je rejette la France, c’est ça qui va me choquer. « Nique la France » c’est une expression souvent utilisée dans les cités, les quartiers populaires par les gens issus de l’immigration aussi. Ça veut dire quoi ? Au diable cette France qui ne nous respecte pas. Au diable cette France qui ne nous donne pas cette dignité. Au diable cette France où l’égalité et la justice n’existent pas pour tout le monde. Evidemment nos élites, nos intellectuels ne donneront aucune légitimité à notre sémantique et à la manière dont nous parlons.

Cette expression est aussi une réponse adressée à Sarkozy quand il dit : « la France tu l’aimes ou tu la quittes ». Quand des blancs, des punks vont être très offensifs envers la France on va les traiter de gauchistes, de retardés mentaux, de marginaux tandis que nous, si on a des paroles ou un regard très critiques sur la France on va encore nous faire un chantage à l’intégration, un chantage au vivre ensemble et au final nous dire qu’on a un problème d’intégration et qu’on n’aime pas la France. Mais on a le droit de ne pas aimer la France. On a le droit d’être blanc, français et pas aimer la France ; on a aussi le droit d’être noir, français et pas aimer la France.

Vous n’aimez donc pas la France.

La France comme elle est aujourd’hui ? Absolument pas. A partir du moment où l’on ne peut pas accéder à la même chose que tout le monde je ne vois pas pourquoi je devrais aimer un pays dans lequel je suis sous catégorisé et considéré comme un sous-citoyen. Comment peut-on aimer un environnement aussi hostile ? Il y a beaucoup de blancs qui n’aiment pas la France aussi, c’est vrai, mais bon ça dérange moins.

La polémique suscitée autour de ce titre n’est-il pas du pain béni pour l’extrême droite ?

L’extrême droite ? On n’en a rien à cirer. L’extrême droite ce n’est pas spécialement notre combat, c’est le combat des gens qui sont au pouvoir et s’ils ont envie d’agir contre l’extrême droite ils le peuvent. Si les blancs, les français de souche avaient mauvaise conscience et s’ils avaient vraiment honte que l’extrême droite existe dans ce pays, ils feraient tout pour qu’elle n’existe plus. En l’occurrence ce n’est pas le cas. Je crois finalement que ça ne dérange pas grand monde. Au nom de la démocratie l’extrême droite a le droit de cité à la télévision, avec des discours puants, racistes, nazis et finalement ça ne choque pas tant que ça. Et ben nous aussi au nom de cette démocratie on prend la parole et ceux qui ne sont pas content c’est pareil.

Nous, on parle de ce qui nous concerne. On vit aujourd’hui dans une société postcoloniale. Moi, je suis presque de la troisième génération ici en France, où finalement on représente toujours l’ennemi intérieur. Nous qui sommes des noirs, des arabes, des musulmans anciennement des colonies, on nous rappelle tous les jours que nous sommes encore sous catégorisés. Comment ça se traduit ? Par des discriminations massives, systémiques à tous les étages de cette société. Posons les choses clairement sans rester dans le déni. Les noirs, arabes et musulmans issus des colonies gardent une forme de statut d’indigène comme à l’époque colonial. Evidemment ce n’est pas tout à fait la même chose mais finalement cette discrimination et cet apartheid continuent. Est-ce qu’on doit l’accepter ? Est-ce qu’il est question qu’on nous dise un jour que ce ne soit pas notre pays et qu’on soit obligé de rentrer chez nous. Parce que c’est peut être ce que de gens imaginent. La décolonisation reste encore en travers de la gorge de beaucoup de personnes en France. Mais ça, nous, on en a rien à cirer. Nous on leur dit, soyez cohérent. Vous vivez soit disant dans le pays des droits de l’homme, pays de la démocratie, de la république ... et ben va falloir faire avec nous. On se bat clairement sur le terrain, on mobilise autour de nous pour décoloniser ce pays et les mentalités et on n’a pas le choix. Après, si les gens dans leur tête se sentent toujours colons, je n’en ai rien à cirer. Je n’ai pas envie que mon petit frère, mes gosses, ma sœur, ma famille, les gens qui ont les mêmes origines que moi soient sous catégorisés dans ce pays. Qu’à un moment un mec me déteste c’est son problème. Mais il n’est pas question qu’il ait plus de droit et de privilège que moi. Ça, c’est inadmissible.

JPG - 111.5 ko

Dans le clip « Nique la France » se sont deux français de souche, Busta Robert & Mc Jean Pierre qui chantent ce titre. Pourquoi ? Est-ce une manière de légitimer votre discours ?

Non. Je n’ai pas besoin de légitimer mon discours par des français de souche privilégiés. Quand on a mis ça sur internet, c’était plutôt pour faire un buzz. C’est comme si on demandait aux palestiniens si leur lutte était légitime. Pour que leur lutte soit légitime, faut-il mettre des israéliens anticolonialistes et anarchistes ? Non. Pour moi leur lutte est légitime tout court. Ils n’ont pas besoin d’un JT de juifs, d’israéliens anticolonialistes pour légitimer leur lutte. Nous, c’est pareil. On n’a pas besoin de mettre deux blancs pour légitimer notre lutte. Le truc c’était de faire du buzz sur internet et ça a marché..

Et les médias, ont-ils été nombreux à vous solliciter afin de répondre aux polémiques suscitées par le titre « Nique la France » ?

On a eu beaucoup de médias qui nous ont contactés au début de la sortie du clip « Nique la France ». On a refusé toutes les demandes d’interviews parce qu’en réalité, ils nous demandent de nous justifier. Il est hors de question qu’on se justifie. Les médias on les connait. Quand ils invitent Tariq Ramadan c’est pour se justifier. Quand ils invitent Dieudonné c’est pour qu’il se justifie. Quand ils posent une question à un arabe ou à un noir c’est pour qu’il se justifie. Il nous raconte qu’il aime la France, qu’il est bien intégré et qu’il aime le pays des droits de l’homme c’est ce qu’on attend en réalité d’un Abdel Malik et des enfants de l’immigration. Donc quand on a un discours en rupture par rapport à cela, ils ne veulent pas de toi évidemment. Les médias on les connait c’est la culture dominante. Certains ont beau se dire à gauche c’est du baratin.

Que pensez-vous de la polémique suscitée par le film Rachid Bouchareb ?

La France moisie revient en force avec toujours cette peur de nous. D’imaginer que leur belle France « Justin bridou » se transforme, c’est ça leur trouille. Ils vont donc essayer de se mobiliser. Moi, le film je ne l’ai pas vu. Je vous avoue que le film « Indigènes » m’avait posé un peu problème. On a vu les indigènes être content d’aller faire la guerre pour la France comme on le voit au début du film, ça c’est du baratin. Pour avoir questionné mes parents et mes grands oncles, je ne connais pas d’indigènes ayant été heureux d’aller combattre pour la France. Ça m’a très dérangé. Par contre le nouveau « Hors la loi », je n’en sais rien peut être qu’il sera critiquable et de voir la mobilisation des nazis, des réacs de droite, ce n’est pas une surprise pour moi, évidemment c’est le climat. Ce qui va le plus me déranger, c’est le fait qu’on n’entende pas l’extrême gauche prendre position là-dessus.

C’est une évidence pour vous d’être aujourd’hui à Aix-en-Provence pour soutenir la marche Paris Nice des sans-papiers ?

On fait de la musique populaire avec des gens avec qui on partage des visons, des projets de vie, des projets de société et avec qui on partage des colères. Etre aujourd’hui avec les sans papiers c’est pour nous une évidence. Si on fait cette musique c’est uniquement en réalité pour ça. La musique doit s’inscrire dans un contre pouvoir, dans une contre culture et on est vraiment là dedans. Ce sont des gens qui se battent pour leur dignité et finalement c’est là où notre musique a du sens. Les sans papiers sont arrivés avec cette énergie, en dansant ...., attention ce n’est pas du folklore c’est de la résistance. Une jeune palestinienne m’a dit un jour : « je ne laisserai jamais l’oppresseur imaginer qu’il a réussi à m’enlever ma joie de vivre. Alors pour cela je danserai, je chanterai, je fêterai les mariages, je fêterai les naissances, c’est ça ma résistance » et là pour les sans papiers c’est la même chose. Ils viennent de Paris, ils ont fait presque mille bornes à pied, 40 bornes par jour, ça c’est de la classe. Chapeau ! Nous, à côté d’eux on est rien, on est juste des saltimbanques.

Pour plus d’informations : http://zep-lesite.com


calle
calle
calle

SPIP 1.9.2d [11132] habillé par egt - accessibilité Articles et contenus © Med in Marseille Productions tous droits réservés